LIVRE XXXIII
que comme ils avaient consenti à remettre le tout au pape, et avaient promis d'obéir à tout ce qu'il ordonnerait, il avait lui-même écrit à Rome pour porter le pape à en user avec le plus de modération qu'il se pourrait, et que, la foi sauve, il se contenterait de peu pour le reste. — Qu'est-ce que ce discours, je vous prie? Cela est épouvantable.
« Mais vous allez encore être surpris d'un autre de M. de Comminges à M™» de Sablé. — Celle-ci lui demanda s'il n'était pas bien persuadé que les amis avaient fait par ce dernier acte le dernier pas qu'ils pouvaient faire. — 11 ditque non.
— Elle fut surprise, et insista s'il ne savait pas bien leur intention là-dessus. — Il crut qu'elle lui voulait parler de vous, et lui dit que si elle voulait parler d'un billet que vous lui aviez écrit, de quoi vous n'étiez pas informé au vrai de quoi il s'agissait ; mais que depuis que vous l'aviez su, que vous en aviez écrit autrement, et approuvé la chose.
— Elle dit qu'elle ne parlait pas de vous, mais des autres messieurs, qu'il savait bien qu'ils ne passeraient pas plus outre. — 11 faisait l'ignorant. Elle le pressa; et voyant qu'il fallait qu'elle eût tout su, il lui demanda si elle voulait parler d'une lettre que ces messieurs lui avaient écrite; que cela n'était rien; qu'il ne s'en souvenait plus; qu'il l'avait brûlée tout à l'heure : scuta comhurel igni. — C'était leur protection. Et voilà l'état qu'on en fait.
cOn vous doit mander d'autres nouvelles quiéclaircissent toute l'intrigue de ce bel accommodement, qui va être un laqueus à bien du monde si Dieu ne détourne ce malheur. On a bien fait du bruit de ce qu'où répondait que vous n'en étiez point. Dans la vérité cela aura fait bien du bien. — Mais sur quoi peut être fondé ce bruit que vous avez écrit autre chose depuis que vous avez été mieux informé? Cela me déplaît. Car comme M. de Comminges et M. Girard se sont accordés en cela, le composent-ils à dessein? Vous aviserez s'il y a quelque chose à faire pour leur ôter cette pensée, ou tout prétexte de le dire. — Voici qui est furieusement long. Je n'oserais y ajouter l'inquiétude où nous avons été des accidents de votre voyage , et je crois que Dieu ne vous envoie partout là que pour consoler et fortifier ceux qui vous ont vu. Cela fait, je souhaite fort que vous tourniez à vous fixer plus près d'ici. Je suis toute à vous.
Tout se porte bien.
« J*ajoute que j*ai appris depuis que le discours du P. Ferrier est bien pire que je ne Tai rapporté. Il dit formellement que les articles étaient pleins d'erreurs, et conçus en termes captieux ; que jamais l'Église n'avait admis une confession de foi de cette sorte ; que touchant cette matière il n'y avait dans l'Eglise qu'une opinion catholique, qui est la leur; que la prédestination gratuite, qui était maintenue dans ces articles, y était contraire; mais que ce qui les avait fait consentir de les envoyer était qu'on les soumettait au • pape. Il dit après, pour raccommoder M™*» de Sablé que cela alarmait, qu'il ne laissait pas d'espérer que les choses pourraient aller bien ; qu'il avait, lui, écrit à Home sur trois choses : i^ pour demander un bref qui louât fort M. de Comminges. — On répliqua que sur cette affaire le pape n'avait point jusqu'ici répondu aux évéques. — 11 dit que ce n'était pas de même; que le pape avait sujet d'être blessé des lettres des autres^ qui étaient contre ses constitutions, au lieu que M. de Comminges méritait beaucoup, que nou seulement il s'y soumettait, mais même ramenait les autres; 2° afin qu'on traitât les jansénistes le plus doucement qu'il se pourrait ; et qu'on ne leur demandât rien de trop dur; S*" afin qu'on usât de termes suspensifs.
«J'ai appris quelque uouvellequi m'asurprise. — C'est que les Jésuites n'ont pas parlé de Raccommodement qu'après avoir reçu une lettre du cardinal llospigliosi, qui a mandé qu'on tâchât d'avoir une soumission des jansénistes, et qu'on ne se mit pas en peine, et qu'on parlerait à Rome comme il faudrait. La personne qui m'a dit cette nouvelle a vu la lettre, et il ajoute qu'on fourbe de part et d'autre, les jansénistes ayant promis assez librement, croyant que le pape ne dira mot, et que les Jésuites n'ont pas fait difficulté de recevoir ce qu'on leur a donné, étant assurés de Rome. M. de Sainte-Marthe ayant dit cette nouvelle àN., il en a été supris, aussi bien que de la lettre que M. Hermant a écrite à M. l'abbé de Pontchâtcau, et que le même M. de Sainte-Marthe lui a montrée. »
M. Girard, qui s'étudiait tous les jours [à faire] de nouveaux prosélytes delà paix, s'avisa le 8 juillet d'en écrire à M. Bourgeois, docteur de la Faculté et abbé de la Merci- Dieu, et ayant commencé sa lettre par des excuses de ce qu'il avait différé si longtemps à l'informer de cette négocia-
ttvRB xxxtit 355
tioQ, et lui avoir fait une relalioa de leurs conférences, fort différente de ce que le P. Ferrier en avait dit à M™«la marquise de Sablé, il la finissait par ces paroles : u M. Arnauld néanmoins, craignant tout des Jésuites, a témoigné depuis à quelques personnes qu'il ne pouvait entrer dans notre conduite, et qu'il croyait que nous nous exposions trop. Je n'ai point su qu'il improuvât le fond de la chose, ou qu'il condamnât les termes dont nous nous sommes servis, qui sont en effet entièrement conformes à ce qui a été dit dans tous les derniers ouvrages. Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons nous repentir d'une chose que nous croyons légitime en elle-même, et nous avons pensé qu'il était permis d'abandonner quelque chose à la Providence pour tâcher de parvenir à la paix de PÉglise, et faire cesser les violences qu'on exerce depuis tant de temps contre mille personnes innocentes. Cependant nous ne sommes pas fâchés que M. Arnauld ne soit ni dedans ni dehors notre affaire, c'està-dire qu'il n'y ait point de part. Car si elle réussit et qu'on n'exige rien de nous, il se trouvera tout d'un coup en repos aussi bien que tous les autres, sans formulaire; et si elle ne réussit pas^ il sera plus en état que nous de résister et de réparer le mal que nous aurons fait par notre imprudence. Le principal est que nous sommes tous très disposés à ne donner aucune atteinte à la vérité, quoi qu'il arrive, et de perdre plutôi la vie que de la blesser volontairement en la moindre chose. »
Cette expression est surprenante après ce que l'on a rapporté de la disposition de M. Arnauld, de son jugement sur l'écrit envoyé à Rome, qu'il condamnait en tant de chefs, et des peines que M. Girard en avait témoignées lui-même à la sœur Angélique de Saint-Jean ; car tant de déguisements et d'artifices que l'on avait affectés et que l'on multipliait tous les jours dans cette affaire n'étaient pas des marques d'un fort grand amour de la vérité et de la sincérité chrétienne, et il fallait vouloir s'aveugler soi-même pour ne pas voir que M. Bourgeois serait détrompé de ce fait en peu de temps. Mais ces négociateurs croyaient leurs amis tellement enivrés de l'espérance et du désir de la paix, que si elle pouvait être à quelque condition que ce fût, il n'y aurait personne qui ne l'embrassât, ni qui fit scrupule desy rendre le prévaricateur public de la vérité.
356 MÉMOIRES DE GODBPROI HERMANt
Cependant ils se trompaient fort dans leur calcul, car il se trouvait bon nombre de théologiens qui murmuraient contre une conduite si indigne de la sainteté de la cause dont il s*agissait, et on en peut voir un petit échantillon par ce billet que M. Louis Touret en écrivit en ces termes à M. Le Roi, abbé de Hautefontaine, le 14 juillet :
u On ne saurait rien tirer des mains de ces messieurs, et ils ont même beaucoup de regret de ce qu'ils ont fait courir les articles dont ils sont convenus avec les Jésuites, qui contiennent les sentiments que les disciples de saint Augustin ont sur les propositions. Jugez, s'il vous plaît, de ce qu'on doit penser d'un ouvrage que les auteurs cachent avec tant de soin, et si ce peu d'ouverture qu'on a de communiquer aux amis mêmes les pièces et les actes de cet accommodement prétendu est une marque qu'il est avantageux à la vérité et à l'Eglise : Omnis enim gui maie agit odit iucem, et non venit ad lucem^ ut non arguantur opéra ejus.
« On ne parle pasdans le monde de la retraite de l'illustre défenseur de la vérité, parce que ces messieurs cachent le plus qu'ils peuvent le déplaisir qu'ils en ont, et que leur politique est trop fine pour ne pas voir que cela ruinerait dans la plupart des esprits l'estime qu'ils ont conçue de cet accommodement, dont on ne parle que comme d'un coup de Dieu et du plus grand avantage qu'on eût jamais pu espérer de remporter sur le molinisme. Cependant les Jésuites triomphent de leur côté, à ce que me dit avanthier M. de Sainte-Beuve; ils se vantent de ne s'être engagés à rien, et au contraire d'avoir fait faire un pas à ces messieurs qu'on n'avait pu jusqu'à présent leur faire faire, quelques machines qu'on eût employées pour les y obliger, et ils disent qu'on verra s'ils sont gens de parole et s'ils feront ce qu'ils ont promis.
« Le triomphe de ces Pères me semble mieux fondé que celui de nos messieurs, puisque jamais on n'a rien fait de plus glorieux à la cour de Rome que ce qu'ils ont fait. 11 ne sera pas difficile au pape d'anéantir le formulaire en faisant signer les constitutions et en s'acquérant un nouveau droit sur l'Eglise de France. 11 contentera par ce moyen les évêques qui rejettent le formulaire et qui sont pourtant disposés à signer les constitutions; et l'acte de ces messieurs pourra servir un jour pour montrer que les plus