LIVRE XXXIII
Touvrage de Dieu seul ? Et si nous Tavons enfin, comme il y a lieu de l'espérer, ne serait-ce pas une présomption insupportable à un misérable comme je suis de croire qu'il y eût eu quelque part?
« Je sais, monseigneur, que M. d'Andilly n'a pas manqué de vous écrire exactement le détail de cette affaire, et pour ne vous pas importuner d'une répétition inutile, je me contenterai de vous dire que j'ai toujours espéré, contre toute espérance, que Dieu qui a promis son assistance à TÉglise jusqu'à la consommation du siècle ne l'abandonnerait point dans une occasion si importante, et qu'il ne refuserait pas aux gémissements de tant de saintes âmes une chose si nécessaire à sa gloire. Si j'étais digne d'être exaucé, je croirais à la vérité que j'aurais contribué quelque chose par mes vœux à cette affaire, et que j'aurais part à l'état auquel elle est. Mais le nombre et le poids de mes péchés me faisant justement appréhender l'indignité de mes prières, je dois croire que j'y ai plus formé d'obstacles que je ne Tai avancée.
« Cette considération me faisait désirer de m'en retourner présentement dans ma résidence; mais tant de personnes me pressent de demeurer que comme je ne puis croire sans orgueil que je fusse utile à quelque chose, il y aurait de l'opiniâtreté à m'opposer aux sentiments de tant de personnes pieuses et éclairées qui, sachant que celui qui peut faire sortir des pierres les enfants d'Abraham, peut aussi se servir d'un aussi chétif instrument que moi pour un si grand ouvrage, croient que je ne serais pas 6dèle à Dieu si je m'en retournais devaut que la réponse du pape ait consommé l'affaire. Ainsi, monseigneur, on me retient encore, et hœc mora non est mex volunfatis, sed ecclesiasticœ necessitatisy comme le disait saint Bernard lorsqu'il était obligé par les affaires de TÉgl^se d'être éloigné de ses religieux; et je demeure jusqu'à ce que Notre-Seigneur me donne le moyen de m'échapper et de m'en retourner dans les déserts auxquels sa Providence m'a attaché pour son service, et, comme je l'espère, pour mon salut. Je vous conjure cependant de prier pour moi, et demander à Dieu qu'il lui plaise de bénir mes intentions et de faire par la toute-puissance de sa grâce que mon séjour ici soit utile au service de rÉglise en général, et ne fasse point de tort en particulier à
celle dont il m'a confié la conduite. Honorez-moi, s*il vous plaît, de la continuation de votre amitié, et me croyez, monseigneur,
« Votre très humble et très obéissant serviteur et confrère,
« Gilbert, « Évêque de Gommioges.
m A Paris, le 13 juillet 1663. »
M. d'Andilly, ayant été un peu ébranlé de Tentretien du P. Ferrier et en ayant écrit à M. de Comminges le 15 de ce mois, ce prélat lui répondit le 19 en ces termes :
« Quoiqu'on vous mande de ce Père, vous n*cn devez pas être en peine, car assurément il a les mêmes sentiments qu'il avait. Je le vis deux heures devant que de venir ici, et nous conclûmes dans notre entretien tout ce que vous pouvez imaginer de meilleur. Aussi je vous conjure de ne vous point étonner de tous les bruits qui viendront à vous. On est obligé de parler autrement en public qu'en particulier, et quoiqu'on ne veuille pas blesser la vérité, il y a des choses générales qui se répandent qui laissent souvent des idées tout autres que celles qu'on forme quand on a parlé à cœur ouvert. Les ouvrages de Dieu ne sont point imparfaits. C'est lui seul qui travaille en cette affaire, laquelle j'ai toujours dit qu'on regardait trop humainement et par les yeux de la prudence ordinaire. »
Cette apologie du P. Ferrier est d'autant plus surprenante qu'il n'y a point de mensonges ni d'équivoques qu'on ne puisse justifier par ces maximes. Ce Père ne s'était pas contenté de dire chez M»« de Sablé des choses générales, il était entré dans un assez grand détail, et il est malaisé de dire en quoi consiste la prudence de la chair, si cette conduite est conforme aux règles de la prudence évangélique.
Cependant il fallait que M. le Chancelier ne fût pas moins persuadé de la paix que les autres, puisqu'il était fort mécontent des Jésuites de ce qu'ils avaient fait cet accommodement [sans] sa participation, après s'être sacrifié pour eux. C'était, ce semble, s'abaisser beaucoup que de faire cette plainte, le rang qu'il tenait dans l'État l'élevant au-dessus de ce commerce, et lui donnant mille moyens de les ranger dans leur devoir, s'il eût jugé que leur ingratitude fût punis-
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sable. Mais il aimait mieux recevoir d'eux des marques de gratification^ par une association plus intime dans leurs intrigues mystérieuses, que de leur faire sentirpar un juste châtiment le poids de son autorité.
M. le duc de Roannez se plaignait de son côté, mais par un autre motif, et parlait en toutes rencontres avec beaucoup de chaleur contre un accommodement si contraire aux maximes de l'Évangile, à la justice et au sentiment de l'honneur. Le 46 juillet, il emprunta la main de M'i® sa sœur, mariée depuis ce temps-là au maréchal de La Feuillade, l'pour écrire] que lorsqu'on avait voulu objecter à M. de Paris que M. Arnauld n'était pas de cet accommodement, le prélat l'avait assuré du contraire, et lui avait dit positivement que ce docteur en était. Que comme il l'assura que certainement il n'en était pas, et que sa raison était qu'il ne croyait pas qu'on pût se servir des termes dont ou se servait dans cet accommodement, ne voulant point condamner Jansénius, là-dessus il s'était écrié: «Quoi! ces gens-là après ce qu'ils déclarent au pape n'abandonneraient pas ce qu'ils ont soutenu^ et prétendraient encore de défendre Jansénius ! » Que lui, duc de Hoanoez [dit] qu'ils ne croyaient pas par là le condamner, ni s'engager même à le faire quand le pape le leur ordonnera, et que sur cela M. de Paris avait levé les épaules et demeuré dans un grand étonnement, et tel qu'il lui fit connaître qu'il avait le dernier mépris pour ces gens-là. 11 mandait aussi que le P. Annat publiait partout que ni lui ni ses confrères n'avaient la moindre part à cet accommodement, et que tout ce qu'il y avait de bon, c'était que les jansénistes se soumettaient à tout ce que le pape désirait d'eux s'il n'était pas content de ce qu'ils avaient déjà fait.
Que le P. Ferrier disait, quand on parlait de l'accommodement, qu'il était bien certain qu'il était fait, puisque les jansénistes s'étaient soumis à tout ce que le pape avait fait, et qu'ils avaient ajouté que si cela ne suffisait pas, ils étaient prêts de faire tout ce que Sa Sainteté leur prescrirait; voulant dire par là que l'on serait bien sévère et bien déraisonnable si on refusait des gens qui se soumettaient si absolument, et que, depuis la dispute, on ne leur avait demandé que ce qu'ils venaient d'accorder. Sur quoi M. de Roannez faisait cette réflexion qu'en vérité il ne croyait pas
que depuis que le monde est monde on ait refusé de faire un accommodement avec de telles conditions de faire tout ce qu'on a voulu, tout ce qu*on veut et enfin tout ce qu'on voudra.
Que M. Girard disait partout que M. Arnauld était de raccommodement, et que ceux qui étaient plus modérés disaient qu'il était bien vrai que ce docteur avait écrit une lettre à M. de Comminges pour lui déclarer qu'il ne voulait point avoir de part à cet accommodement, mais que c'était qu'il ne savait pas comme les choses avaient été projetées, et depuis, l'ayant su, il l'avait approuvé, et qu'il y consentait; qu'un président lui avait tenu un pareil discours dans une certaine assemblée, et avait dit à M. de Frontenac et à plusieurs autres : « Jugez ce qu'ils peuvent dire aux autres, •puisqu'ils me parlent ainsi à moi, sachant la connaissance que j'ai des sentiments de M. Arnauld. »
« Je ne saurais vous dire, ajoutait M. le duc de Roannez, combien ceux qui ne sont point de la cabale et ceux qui ont du sens méprisent présentement les jansénistes, et une des choses qui leur attire le plus de mépris, c'est l'équivoque qui apparaît manifestement dans tout leur accommodement, parce que d'un côté ils veulent faire croire qu'ils n'ont point changé de sentiment, et de l'autre, ils se soumettent aux bulles et à tout ce qu'il plaira au pape de leur ordonner. Tout le monde comprend que ce sont deux choses contraires, et qu'ainsi leur soumission au pape n'est qu'une équivoque, ce qui paraît horrible après les écrits qui se sont faits et les choses qui se sont passées. El cela est encore plus horrible qu'on ne saurait dire. Car cela surpasse tout ce que les Jésuites ont jamais fait et enseigné en matière d'équivoque. Car il me semble que les cas où les Jésuites excusent l'équivoque [sont] ou quand on n'est pas obligé de dire la vérité à ceux qui n'ont pas droit de la demander, ou pour garantir sa vie, ou pour des considérations temporelles. Mais ici on fait l'équivoque au chef de l'Eglise, qui est la personne à qui on doit le plus de sincérité. On le* fait de son propre mouvement, sans être interrogé, et on le fait enfin en rendant raison de sa foi. Cela me paraît terrible, et je crois que si M. Arnauld voyait tout ce
i. Équivoque était encore des deux genres au temps de Boilean.