LIVRE XXXIII
Dès que M. de Beauvais ouït parler de ce projet, il lui parut si dur qu*il ne crut pas devoir mettre la chose en délibération, et lorsque M. Hermant fut arrivé, il lui témoigna qu'après cela la vie lui serait insupportable; qu'il était prêt d'être déshonoré aux yeux des hommes, s'il plaisait ainsi au pape et au roi; mais qu'il ne pouvait se résoudre à se déshonorer lui-même; qu'ainsi il demeurait dans les termes généraux de la résolution de M. d'Alet, et voulait bien comme lui s'abandonner à la Providence.
Quelque temps auparavant il avait déjà dit sur de semblables propositions qu'il n'avait jamais apprisà jouer ainsi des gobelets, et qu'il laissait aux plus adroits l'art de savoir bien escamoter.
« On m'a dit, ajoutait M. Hermant, que j'étais fort mal dans Tesprit de ceux qui ont négocié cette affaire ; mais je n'ai jamais refusé d'être instruit, et mes peines n'ont pas encore trouvé de médecin. Je me contente du témoignage de ma conscience, qui ne me reproche sur ce sujet aucune prévarication. Dieu qui nous avait unis nous jugera.
« Et comme j'ai plus d'intérêt qu'aucun autre pour le succès du traité, il me semble que mon scrupule devrait être une matière de compassion plutôt qu'un sujet de plainte et demurmure.Ceuxquiontd'aulressentimentspeuventcroire que je me trompe, mais il n'est pas en leur pouvoir de m'ôter la sincérité, avec laquelle je ne croirai jamais être pauvre, quand j'aurais perdu tous les autres biens.
« Espérons en Dieu et ne trahissons notre conscience ni par des craintes humaines, ni par des espérances mal fondées. »
M. de La Lane ne laissa pas d'être reçu cordialement par ses anciens amis, et partit de Bresles avec résolution de revenir à Beauvais dans trois semaines pour quelques affaires domestiques, ce qu'il n'exécuta pas néanmoins. Étant revenu à Paris, il crut se devoir justifier de son silence par cette lettre qu'il écrivit à M. Arnauld le 29 de juillet :
« Je pense il y a longtemps à vous écrire, et voici une occasion qui m'empêche de différer davantage. J'aurais eu un grand besoin de vous entretenir avant votre départ de tout ce qui s'est passé. Je n'eus pas l'honneur de vous voir parce que j'étais allé aux champs, et j'appris à mon retour que vous étiez hors Paris. Vous y revîntes pour deux jours, mais je ne le sus que quand vous fûtes reparti. Lorsque
nous nous vîmes avec M. Nicole, je crus que vous approuveriez ce qui fut conclu, mais que comme on n'avait point demandé que vous y eussiez part, il était très avantageux que Ton pût dire que vous n'y en aviez point, afin que vous fussiez plus libre si l'événement n'était pas tel que nous l'espérons ; et si l'événement était favorable, vous en auriez le fruit comme les autres. Comme M. Nicole eut tout le temps de vous informer de ce qui avait été fait, et que je [ne] reçus aucune nouvelle de vous jusqu'au lendemain huit heures, je fus confirmé dans la pensée que vous l'approuviez, mais que vous jugiez à propos de n'y point paraître. Car comme il fallait que j'y consentisse, je crus que si vous Timprouviez, vous m'en auriez fait avertir, sachant assez que je le tiendrais secret, et que je ne ferais point paraître votre sensentiment. Car je vous assure que si je l'eusse su, on en aurait encore délibéré. Et en effet, quoique la parole eût été donnée, nous résolûmes d'examiner les raisons que vous pouviez opposer, et de tout rompre si l'affaire nous eût paru ou contre la conscience ou contre la prudence. Mais c'est ce qui ne nous parut pas, et ainsi nous crûmes que nous étions obligés d'exécuter ce que nous avions promis. Vous vîtes la précaution que nous primes par notre lettre. Il serait difficile de vous expliquer par lettre tout ce qui s'est passé depuis. Nous avons été fort fâchés de ce que quelques-uns de vos amis ont publié, qui ne peut que nuire et k voire personne et au succès de l'affaire. On l'a raccommodé le mieux qu'on a pu, tant tout ce que nous voyons nous confirme dans l'espérance que tout ira bien. Mais des personnes favorables portent encore leur pensée plus loin. Car comme tout le monde a parlé du rétablissement de Sorbonne, un prélat a témoigné le désir qu'il en avait. On n'a pas pu ne point entendre les propositions, et ainsi l'affaire s'est liée insensiblement. Et comme sans nous, M. le doyen de Senlis s'y est trouvé engagé et en est le médiateur, si cela pouvait réussir, outre qu'il n'y a rien tant à souhaiter en soi, ni pour nous, ni pour vous, rien ne serait si capable d'assurer la négociation de Rome, et en ce cas, il n'en pourrait rien arriver que de favorable.
« Le prélat qui s'en mêle ne fait rien sans l'ordre et l'aveu de sou proche, et il n'est guère croyable que l'un et l'autre l'aient entrepris sans nécessité d'écouter et de répondre.