CHAPITRE XVI
Lettre de M. de La Lane sur le bref [à M. Aroauld] avec la répoase de ce docteur.
M. de La Lane, ayant appris cette nouvelle le 23 août^ ne 6rut pas la devoir dissimuler à M. Arnauld, et dès le lendemain 24, il lui écrivit celte lettre :
c Nous avons appris qu'il était venu un bref ad universos Gallix epitcopoty dont je n'ai pas voulu vous écrire sans savoir ce qu'il contenait. Avant qu'il fût venu, on nous dit que le pape ordonnait aux évéques de faire condamner les propositions au sens de Jansénius, et même de le faire signer. Vous jugez assez quelle douleur nous en eûmes, mais eu même temps nous primes une grande résolution de résister comme il faut. Je vis aussi une grande disposition en M. de Saint-Cyran, M. Singlin et M. Guillebert, à tenir ferme. Nous le témoignâmes hautement à M. de Comminges, qui fut dans UQ grand abattement de ce bref. Car outre la cause de la vérité et de la paix, il se voyait fort maltraité, le pape ne lui ayant adressé aucune réponse, ce qui embarrassa fort les Jésuites. Mais M. de Comminges et M. de Sens ayant vu ce qu'il contenait, il se trouva que cela était bien éloigné du rapport que les lettres de Rome en avaient fait. Car il laisse la liberté aux évéqués de faire ce qu'ils jugeront, et n'ordonne aucune signature. J'en vis hier quelques paroles, et on me dit que c'était ce qu'il y avait de plus rude. Or, 1® le pape déclare que nous n'avons aucune erreur, et partant il approuve nos articles et reconnaît qu'ils sont sans erreur. Il dit que uous avons soutenu des erreurs, cela est fâcheux ; mais il suffit qu'il reconnaisse que nous n'en avons point, et il sera facile de justifier que nous n'avons jamais soutenu que la doctrine de nos articles, qu'il reconnait être sans erreur; et comme nous sommes sans erreur, on n'a plus rien à nous demander.
« Le pape dit après que Episcopi dent operam ut Jansenîani damnent propositiones excerptas e Jansenio et in Jansenii sensu damnatas.
« Or considérez que le commandement ne tombe que sur domuareproposifiione* excerptas, [qui] est une attribution faite
parle pape, mais qu'il n'ohligepointde faire; et il ne pouvait les qualifier autrement qu'en rétractant ce qu'il a défini du fait. Ce que je trouve très avantageux est qu'il ne dit pas damnent in sensu Jansenii, et ainsi il ne prend sensus Janse^ nii que comme un fait, et l'obligation ne tombe pas sur la condamnation du sens de Jansénius, ce qui détruit ce que les Jésuites et les évêques formularistes ont toujours prétendu. J'espère que nous justifierons fort bien cela, et que nous montrerons que ce bref n'oblige nullement à reconnaître le fait. Nous prendrons encore plusieurs autres avantages de nos articles. Et ainsi je soutiens que quiconque dira. Damno propositiones quas e Jansenio excerptas et in sensu Jansenii damnalas esse declaravit summus Pontifex satisfera à l'obligation que le pape y impose. Mais prenez que ces Janseniani auxquels les évéques doivent faire condamner les propositions ne sont pas ceux dont le pape dit auparavant qu'ils sont sans erreur, qu'il appelle plerique ex iù; mais qu'il suppose qu'il y en peut avoir d'autres qui soutiennent l'erreur, et il veut que ces Janseniani-là damnent. Car après avoir témoigné qu'il est satisfait de ces plerique comme étant sans erreur et s'étant soumis au Saint Siège, il est certain qu'il n'y a plus rien à leur demander, et qu'il parle d'autres qui soutiendraient l'erreur.
« Je ne doute point que vous ne soyez d'avis qu'on interprète ainsi favorablement ce bref, et qu'on en tire tous les avantages que l'on pourra, puisque c'a toujours été votre pensée qu'on fasse paraître que les supérieurs sont pour nous autant que cela se peut.
« Nous aurions grand besoin que vous fussiez proche d'ici }>our prendre vos conseils et mettre un peu la main à la plume. Mais il faudrait au moins que M. Nicole y vînt faire un voyage pour nous aider. Cependant je m'en vas travailler. Le P. Annat a reçu ce bref, il en parla au roi dès lundi, mais légèrement; et comme le roi était occupé à faire son ! voyage, il y fit peu d'attention et dit qu'on verrait. C'était aussi le dessein du P. Annat que cela se passât ainsi, ils se [ trouvent fort empêchés de ce bref, demeurant d'accord qu'il ? n'oblige à rien. Et je ne doute point qu'ils ne voient bien £ aussi les avantages que nous en tirerons pour nos articles, qui étant ainsi reconnus sans erreur, ils ne peuvent plus dire que nous ayons ni favorisions aucune erreur. Je crois
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aussi quMls eussent voulu ou que le pape n'eût point dit : damnent propositioneSy ou qu'il eût dit : damnent •proposiiiones in sensu Jansenii^ puisqu'ils n*ont travaillé que pour cela et que ç*a toujours été leur demande. M. de Comminges est si mal traité qu'il n'est pas même nommé dans ce bref, et il est dit seulement : « Il nous est venu des lettres de France », sans dire comment ni de qui ; et le mécontentement de ce prélat nous est fort utile, parce qu'il est entièrement pour nous. Jusqu'à présent, il a agi merveilleusement bien, il faut voir la suite. Les choses nous paraissent au moins en meilleur état qu'elles n'étaient, étant certain qu'après les articles on ne pourra plus inquiéter personne pour la doctrine, et ainsi tout prétexte leur sera ôté. C'est ce que les Jésuites voient bien, et ce qui les embarrasse; et Ton voit bien qu'ils auraient voulu que le bref fût tout d'une autre façon : ou mieux, ou plus mal. J'ai cru vous devoir donner ces premières nouvelles. Lorsque je pourrai voir le bref entièrement, je vous en enverrai une copie. Je vas commencer à y faire des réflexions, afin qu'aussitôt qu'il paraîtra il y ait quelque chose de prêt. Si l'on a du loisir, je vous enverrai tout ce que nous ferons. Au cas qu'on fasse imprimer notre relation, je crois qu'il serait à propos, où l'on parle de la signature des articles, de dire ainsi : c L'on apporta « donc à ce prélat ces articles signés de quelques-uns de ceux i< qui se trouvaient en cette ville, et particulièrement de « M. l'abbé de Saint-Cyran et de M. Arnauld, docteur de Sor- « bonne, pour demeurer entre ses mains. » Ma raison est que je crois qu'il est nécessaire de dire que vous avez signé les articles sur quoi est fondé le témoignage que le pape rend qu'on est sans erreur; et en vous nommant, il faut aussi nommer M. l'abbé de Saint-Cyran, à qui on le demandera au cas que vous jugiez à propos qu'on vous nomme. Et on dira, en parlant de l'acte, qu'il ne vous a point été communiqué, et que, comme vous étiez dans votre solitude depuis la rupture, vous n'y avez point eu de part.
€ Encore que nous ayons eu quelque sentiment différent, nous ne doutons point que vous ne vouliez bien continuer toujours à nous aider, car sans vous et M. Nicole nous serions fort empêchés. »
Il est étrange qu'un homme aussi intelligent et aussi habile qu'était M. l'abbé de La Lane ait pu être susceptible