LIVRE XXXIV
visite qu'elle lui rendit, qu'il n'était pas tout à fait insensible à ce que Ton disait de lut et de ses confrères. Cette demoiselle lui remontra que c était une honte aux évêques qu'ils parussent ainsi asservis aux Jésuites en un point que tous les gens de bien en étaient scandalisés, et qu'on les blâmât d'avoir pris à tâche de faire des délibérations dans toutes les assemblées contre des évêques, des prêtres et des théologiens très pieux et très innocents, dont tout le crime était de s'être rendus odieux à ces Pères pour n'avoir point approuvé leurs erreurs et leurs excès, ce que ces prélats venaient de confirmer dans leur assemblée plus que dans toutes les autres. Qu'elle était surprise de ce qu'il s'était rendu à l'avis le plus terrible, qui avait formé la conclusion, quoi qu'en opinant d'abord en son rang il eût été d'un avis plus doux et plus favorable à ceux que l'on voulait opprimer. M. de Toulouse répondit à cette parente qu'il en était touché, mais qu*il pouvait l'assurer que comme ils ne voyaient que les Jésuites et ceux de leur parti, qui étaient continuellement en sa maison, ils ne pouvaient point avoir d'autres idées que celles que ces Pères leur donnaient, ne voyant jamais aucun de ceux en faveur de qui elle lui parlait, et qui ne se mettaient pas en peine de leur exposer leurs sentiments pour les en instruire.
Cette demoiselle, le voyant dans cet esprit, lui dit que puisqu'il n'avait pas de répugnance à donner audience à ces messieurs, elle ferait en sorte que quelqu'un des mieux instruits et des plus considérables d'entre eux viendrait l'entretenir sur le fond de leur doctrine, et qu'elle espérait qu'il en serait satisfait. Pendant qu'elle s'entretenait avec ce prélat, M. Morel lui ayant fait dire qu'il était venu pour avoir l'honneur de le saluer, il lui dit : « Vous voyez, en voilà encore un qui me vient visiter; ils ne cessent de m'accabler de leurs visites. » Ce docteur de Sorbonne étant entré dit qu'il venait lui faire offre de son service et lui témoigner la joie qu'il avait reçue de la sage délibération de l'assemblée. M. Morel la lui lut comme si c'eût été la décision d'un concile général, et lui déclara que de leur côté ils feraient tout ce qui serait nécessaire pour seconder les saintes intentions de leur assemblée. Et comme, ayant pris congé de lui, M. de Toulouse se tourna du côté de cette demoiselle, il lui dit en lui montrant ce célèbre personnage :
« Voilà commeDl ils nous entrelieaDent, et nous irenlendoDS, tous tant que nous sommes, d'autres discours que ceux-là... » Elle se retira ensuite après avoir pris nouvelle assurance de lui qu'il trouverait bon qu'un de ces messieurs le vit, et qu'il lui eût déclaré qu'il en serait très satisfait.
Cette demoiselle étant retournée chez elle, elayant témoigné à quelques-uns de ses amis l'engagement où elle était avec ce prélat sur le point de la doctrine dont était question, ils arrêtèrent ensemble qu'on porterait M. l'abbé de La Lane à se rendre cbez M*"** la marquise de Sablé, où ce prélat était convenu de recevoir cette visite. On avait proposé d'abord M. Touret, mais il dit que comme il improuvait absolument tout ce qui s'était passé dans les premières conférences aussi bien que dans les dernières, il pourrait dire à ce prélat des choses trop dures qui le choqueraient.
Le jour pris pour cette entrevue, M. l'archevêque de Toulouse se rendit avec M. l'évèque de Saint-Fapoul chez M"" lu marquise de Sablé, où M. de Ua Lane s'était rendu quelque temps avant qu'ils y arrivassent. Ce prélat le reçut comme son ami, et entra aussitôt en entrelien avec lui sur les matières contestées, et sur le refus que faisaient les disciples de saint Augustin de se rendre aux constitutions des papes et aux ordonnances des évéques qui exigeaient d'eux la signature du formulaire. Cet abbé lui exposa quelle était la doctrine de saint Augustin, que Jansénius avait expliquée dans les cinq propositions qu'on lui attribuait. U lui représenta que cet évêque ne défendait pas d'autre doctrine que celle que tous les thomistes défendaient, et que, comme les thomistes étaient reconnus pour catholiques^ Jansénius ne méritait pas d'éire traité d hérétique. Il lui déclara que les disciples de saint Augustin ne soutenaient pas d'autre doctrine en défendant Jansénius que celle de la nécessité de la grâce efficace par elle-même pour toutes les bonnes œuvres, même pour la prière, et que si Jansénius se trouvait en avoir une autre difi'érente de cellelà et qu'on voulût leur faire la grâce de leur faire voir, ils étaient tout prêts de l'abandonner en ce point et de condamner cette doctrine. Il lui fit comprendre qu'on ne cesserait jamais de disputer et de contester sur -cette matière tant qu'on n'éclaircirait pas ce point, puisque sous ces mots vagues de doctrine de Jansénius, que le pape et les évêques