LIVRE XXXIV
doyen de Noire-Dame pouvait témoigner ce qui s'était passé entre elle et la Mère abbesse; qu'elle lui avait déclaré en propres termes qu'elle était fort contente dans la maison, mais qu'elle demandait qu'on la fît professse, et qu'elle ne pouvait pas demeurer davantage sans cette assurance. Que sur cela la Mère lui avait dit que la demeure dans la maison lui était assurée si elle voulait, puisqu'elle y tenait la qualité de bienfaitrice; mais que la profession ne se pouvait accorder qu'à une véritable vocation et à des dispositions qui ne paraissaient pas en elle. Que M. la doyen avait pensé l'obliger de proposer pour elle à la Mère abbesse de lui donner le temps de s'éprouver encore ; mais qu'elle avait répondu qu'elle ne demandait qu'un voile noir ou la porte. Que la [Mère] en ayant voulu prendre l'avis de toute la communauté le lendemain, pour faire une réponse définitive à M. le doyen qui l'avait priée d'y penser encore, la communauté, tout d'une voix, à la seule proposition, avait déclaré qu'il n'y aurait jamais aucun intérêt temporel qui la pût faire consentir d'admettre à la profession une personne qui n'avait aucune des conditions que la règle demandait pour y admettre celles qui se présentaient, et qu'on lui rendrait bien plus volontiers son bien, si elle se voulait retirer, que d'y avoir égard pour la faire religieuse. Que la Mère abbesse lui ayant fait cette déclaration, elle en avait été accablée d'abord, mais qu'elle s'en était relevée bientôt, et n'avait cessé, pendant cinq mois, de jouer toutes sortes de ressorts pour essayer de gagner les esprits de la communauté, y ayant même employé, quoique inutilement, M. l'évêque de Châlons. Qu'enfin, ayant dressé elle-même un mémoire de vingt et une pages, elle le vint lire ellemême en présence de toutes les sœurs, où parmi toutes sortes de fausses suppositions, elle découvrit plusieurs vérités qu'elle avait cachées jusque-là, et entre autres son dessein d'amener toute sa famille dans ce monastère, comme saint Bernard avait amené toute la sienne dans Clairvaux, et d'obliger Port-Royal à recevoir toutes ses sœurs, qui étaient quatre religieuses de divers ordres, outre celle qui y était déjà, toutes ses nièces, présentes et à venir, toutes ses pauvres parentes, et qu'enfin le dénombrement qu'elle en faisait allait au moins à dix-huit personnes. Et que Dieu avait permis qu'elle eût inséré dans cet écrit ce qui s'était
584 Ml^MOlRES DE GODEFROÎ TIFRMANT
passé en présence de M. le doyen, et ce qu'elle avait dit à M. de ChAlons. Que celte découverte de ses grands desseins ayant donné aux religieuses plus d*éloignement que jamais de la recevoir, et leur ayant fait concevoir ce qu'elle aurait pu faire étant professe, ce n'avait été qu'alors qu'elle avait demandé à parler à M. Charton, qu'elle avait vu trois ou quatre fois, et avec qui, apparemment, elle avait conclu le dessein de sa sortie, qu'elle avait exécuté aussitôt le 4 juillet 1669, sans que M. le doyen vint à Port-Royal pour la faire sortir, comme elle ledisait dans sa lettre, nepouvantpas même rapporter sans déguisement les choses indifférentes. On produisait encore contre elle les propres termes de la transaction signée de sa main, et faite par l'avis de M. le Nain, maître des requêtes, et de M. Palluau, conseiller de la Grand'chambre, par laquelle il paraissait : !• que cette dame avait reconnu n'avoir donné en tout à Port-Royal que la somme de nonante cinq mille livres; 2<* qu'elle avait voulu qu'il en demeurAt à la maison six mille livres pour sa sœur, qui était professe dans cette abbaye ; îî" qu'elle avait reconnu encore qu'il y en avait eu quinze mille livres employées en bâtiments; 4* qu'en ne comptant point ces bâtiments, elle avait réduit elle-même tout ce qu'elle pouvait prétendre à la somme de soixante-quatorze mille livres, et en les comptant, à la somme de quatre-vingt-neuf mille livres, quoique sa lettre portât qu'elle avait donné à Port- Royal cent treize mille livres; 5» que les religieuses n'avaient fait aucune difficulté de lui rendre tout ce qu'elles avaient reçu d'elle, et qu'elles lui avaient seulement représenté qu'il ne leur paraissait pas juste qu'elle leur redemandât les quinze mille livres qui avaient été employées en un bâtiment qui n'avait été entrepris qu'à son occasion. Qu'elle avait voulu contester ce fait, en disant qu'il avait été commencé six mois avant son entrée, mais qu'elle abusait de la proximité de celui de M"* la marquise de Sablé, qui tenait à celui-là. et qui avait en effet commencé six mois avant son entrée, pour faire croire que le sien avait été commencé dès ce temps-là. Qu'enfin cette contestation même touchant ce bâtiment faisait voir que tout ce qu'elle avait donné aux religieuses leur avait été donné ^ans aucune induction de leur part, comme il était porté par les termes de cette transaction.
LIVBE XXXIV 585
Cet écrit, pour faire voir que des religieuses qu'elle accusait d'ordure et d'avarice avaient donné en lui rendant cette somme un grand exemple de générosité chrétienne et de désintéressement, employait une pareille action de saint Augustin, rapportée par Posside dans sa vie, qui en rendant à un homme de condition d'Hippone un bien qu'il lui redemandait par son fils après l'avoir donné à l'Eglise, [le lui rendit], en lui témoignant néanmoins, par les paroles que Dieu lui mit dans la bouche, la douleur qu'il ressentait de son action. Et on rapportait encore sur ce sujet la conduite de sainte Thérèse, qu'elle raconte dans ses Fondations au sujet de la princesse d'Eboii, femme deRuvGomez de Sylva, foùdatrice d'un monastère de religieuses à Pastrane.
La seconde partie de ce factum justifiait les religieuses de Port-Royal de l'accusation que M^e de Crèvecœur leur faisait « de faire line gentillesse du déguisement et de l'équivoque ». Tout cela n'était fondé que sur sa cassette, bpôlée le 26 juillet par un avis commun de ces religieuses assemblées, parce qu'elles avaient appris la veille qu'il y avait des personnes qui se vantaient qu'elles seraient contraintes de rendre cette cassette sans en ôter les papiers, et qnn pps supérieures, qui avaient" eu droit de la visiter pendant qu'elle était \k Port-Royal]', étaient assurées qu'il n'y avait que des papiers de dévotion. Ces religieuses brûlèrent cette cassette toute fermée, afin que cette dame ne pût pas se plaindre un jour qu'on eût retiré aucun des papiers ou lettres qu'elle n'aurait pas voulu qu'on eût vus. On reconnaissait dans ce factum que cette action pourrait être attribuée à une timidité excessive, et qu'il était vrai que de tous les jugements désavantageux qu'on pourrait en faire, c'était le seul qui parût raisonnable. Mais on répondait qu'outre le secret où doivent demeurer des actes du chapitre et de la visite, ce qui les avait fortifiées dans leur crainte, et ce qui empêcherait sans doute qu'elle ne parût si mal fondée, était qu'elles savaient ce qui depuis peu d'années était arrivé à Toulouse, où des papiers d'un monastère très réglé de religieuses maltoises ayant été enlevés et mis entre les mains de personnes ennemies, ils allèrent chercher jusque dans des secrets de conscience des sujets
\, Ma. : assurée.
586 MÉMOIRES DE GODEPROl HERMANT
de les accuser, et ayant trouvé parmi leurs petits recueils de dévotion des extraits de livres approuvés, et entre autres quelques-uns du bienheureux François de Sales, ne les ayant pas reconnus parce qu'ils étaient sans nom d'auteur, ils les censurèrent comme des erreurs et des hérésies qu'on eût enseignées à ces 6Iles, parce qu'ils s'imaginèrent qu'ils venaient d'un directeurqui n'était pas dans leurs sentiments. On a vu ce fait rapporté au long en un autre endroit de cette histoire*.
Que si Ton n'avait point parlé de l'affaire de cette cassette dans la transaction que l'on passa douze ou treize jours après qu'elle eut été brûlée, c'était parce que les religieuses voulaient sortir d'affaire pour les sommes que M°>« de Crèvecœur redemandait, et qu'il n'y fût point parlé de la cassette, qui n'avait rien de commun avec son bien. Aussi est-il véritable que cette accusation était sans aucun fondement, et cette marquise étant morte pauvre après avoir dissipé dans le monde le bien qu'elle avait redemandé, cette contestation est morte avec elle.
Pourrevenir à Thistoire générale des disciples de saint Augustin, que l'on menaçait de la perte de leurs bénéfices par la déclaration du roi, Tabbé de Prières se servit de l'occasion de la réforme qui s'était introduite dans Haute-Fontaine pour intimider M. Le Roi, qui en était abbé. Ce fut le sujet de cette lettre qu'il lui écrivit le 27 de novembre.
« Monsieur,
« J'ai tenu non seulement à grand honneur la grâce qu'il vous a plu me faire de m'écrire deux fois, et de me témoigner agrément et affection pour l'établissement de notre communauté en votre abbaye ; mais je la tiens de plus pour une grande marque de la volonté de Dieu sur ce dessein, sachant bien les lumières et le zèle singulier qu'il vous donne pour toutes les choses qui regardent sa gloire et pour le rétablissement de la véritable discipline ecclésiastique et régulière. Je reçois une consolation non pareille de lire dans vos lettres que cette œuvre a toujours été l'objet de vos désirs, et l'est présentement de votre approbation et de votre joie. Et après cela, je ne puis hésiter en la ferme espérance que