LIVRE XXXIV
connaissent, selon les occasions que j'en ai eues, que je les condamne de tout mon cœur dans tous les mauvais sens qu'elles sont capables de recevoir, par qui que ce soit qu'elles aient été avancées et écrites; et que pour ce qui est du formulaire, ma conscience ne me permettait pas de le signer, tant à cause qu'il confond le fait avec le droit et le convertit en un article de créance, qu'à cause que je suis convaincu que la doctrine de Jansénius n'est point celle qu'on lui attribue, mais est la pure doctrine de l'Église, enseignée parles conciles, par saint Augustin, par saint Bernard, par saint Thomas et par tous les Pères. Mais comme il ne s'agit en cela que d'un simple fait, qui ne saurait importer en façon quelconque ni à la religion ni à l'État, et qui n'est, à dire le vrai et à ne point faire de fantôme et de spectre pour les combattre, qu'une pure bagatelle sur laquelle il n'est pas possible d'entreprendre avec justice d'ôter à personne la liberté de ses sentiments, on ne saurait assurément avoir un fondement raisonnable de me susciter làdessus aucune peine ni aucun trouble. Je pourrais m'étendre un peu sur ce sujet; mais il est traité si fortement et si invinciblement dans les écrits qui paraissent de temps en temps, et principalement dans les plus nouveaux, que j'estimerais tout à fait superflu de vous en parler. Afin donc, monsieur, de ne point abuser de votre patience, il ne me reste qu'à me jeter hardiment et tranquillement sous votre protection, et à vous demander, avec tout le respect et toute l'humilité possible, qu'il vous plaise de ne permettre pas qu'on s'efforce d'opprimer mon innocence, et qu'il vous plaise de vous rendre le conservateur de mon repos. Vous serez ainsi mon bienfaiteur par un nouveau titre, et dans ce repos que vous me ferez la faveur de me conserver, j'offrirai tous les jours à Dieu mes prières et mes sacrifices, avec les religieux de cette maison, pour la prospérité de votre famille, pour votre salut, et je demeurerai constamment toute ma vie, etc. »
Le lendemain 17, ce même abbé répondit par cette lettre à celle par laquelle M. Tabbé de Prières lui avait donné avis du dessein que l'on avait de le faire pousser à bout, et il le fit avec force, en regardant l'effet de cette menace comme un grand bonheur.
Voici ce qu'il lui mandait :
a Monsieur,
« Je vous ai une singulière ^obligation de tous les témoignages de votre bienveillance et des termes avec lesquels vous avez la bonté de m'écrire sur le sujet de cette abbaye. Nous y sommes, grâces à Dieu, dans une grande paix. Je m'estimerai beureux si je puis rendre quelque service aux religieux, et si mes misères et mes pécbés ne font point d'obstacle au bien que Ton peut faire ici. Si je rends quelquefois quelques petits secours aux religieux par le ministère de la parole, ils m'en pourront donner beaucoup davantage par leur bon exemple. Mais nous regarderons toujours ensemble votre zèle et votre charité comme les principaux organes des bénédictions et des grÀces que Dieu répandra sur cette maison. Je fais augmenter le dortoir, afin que nous ayons du logement pour recevoir un bon nombre de religieux quand il tous plaira les y mettre ; et chacun regarde avec moi cette maison comme un lieu fort propre à faire un noviciat; et notre Père prieur me témoigne beaucoup de désir d'y voir une communauté nombreuse. Je lui suis beaucoup obligé de tous les témoignages d'aflection et de coniiance qu'il me donne; je ferai tous mes efforts pour m'en rendre digne. La manière avec laquelle il a voulu vous écrire sur mon sujet est tout à fait obligeante, et assurément, monsieur, je suis bien éloigné de la mériter, et un pécheur comme je le suis, au lieu d'être bien accueilli et bien voulu, mériterait d'être chassé de tous les asiles de la terre.
tt Ce bon religieux * sur la conduite duquel vous me témoignez quelque déplaisir m'a toujours paru un saint homme, et je lui ai toujours vu chercher Dieu avec une âme toute dégagée des intérêts et de la prudence de ce siècle. En se retirant d'ici, il s'est allé établir dans une solitude qui est entre les mains de son ami, où j'ai appris qu'il vivait très austèrement. Et quand il partit, il me témoigna que son plus grand désir était d'embrasser une très exacte réforme.
« J'ai, monsieur, toute la reconnaissance possible de l'avis
1. Dom Rigobert, qui avait quitté Tabbayede Haute-Fontaine, dont il était prieur, pour se retirer à la Trappe, où il mourut en 1679.