LIVRE XXXIV
point de religion avec une affaire odieuse de nouveaux tributs et de finances.
Le dernier dimanche de TAvent, M. Morel, étant monté encore une fois dans la chaire de Notre-Dame de Paris, ne fut ni plus sage ni plus modéré que la première fois, qu'il avait pris pour son texte ces paroles de Saint* Paul aux Éphésiens : Unus Dominus, una fides. La lettre qu'on lui avait écrite le premier dimanche de PAvent n'avait pas été capable de le faire rentrer dans son devoir, et avec tousses défauts, qui l'exposaient à la risée publique, il n'était point en état de se corriger jamais.
C'est le témoignage qu'avait rendu M. Taignier àM. Brousse qui lui avait écrit touchant cet emportement du premier dimanche :
« Ce que vous me mandez, lui écrivait-il, du théologal de Paris est tout à fait digne de lui. Je n'ai point connu d'homme qui fût plus capable de commettre autant d'excès en impertinences. Je l'ai vu plusieurs fois en affaires, mais jamais je ne lui ai vu faire d'action qui fût digne d'un docteur de la Faculté de Paris. Il veut toujours parler, et ne peut dire six mots de suite; encore les prononce-t-il d'une manière qui fait ou pleurer ou rire. Les moindres contradictions qu'on lui fait lui démontent la tête, et il ne sait plus où il en est; et c'est ce qui fait qu'il se jette dans des emportements qui font croire qu'il est toujours hors de lui-même. Sa suffisance est plutôt une insuffisance, et cependant il est tellement persuadé qu'il est capable de tout, qu'il s'expose à faire des sermons en public et à publier des écrits sur les matières contestées, sans qu'aucun de ses amis mômes lui applaudisse. Il est tellement plein de luimême qu'il ferme les yeux à cette justice que ses amis lui font, et comme s'il croyait que c'est afin de ne lui pas donner de vanité qu'ils s'abstiennent de le louer, il continue à prêcher et à écrire, et se contente en lui-même de l'applaudissement qu'il se donne. 11 ne voit pasque M. Cornet et tous ses autres amis n'ont jamais voulu le faire syndic par la seule raison qu'ils ne l'en croyaient nullement digne. Cette opinion qu'il a de lui-même l'a porté à faire cet impertinent sermon dont vous me parlez, et la gronderie que lui feront ses amis ne le rendra pas plus sage. »
Ce jugement paraîtrait fort équitable si la crainte d'en-
nuyer ceux qui pourront lire cette histoire permettait d'insérer ici tout le sermon qu'il prononça le quatrième dimanche de TAvent, et que Ton eut tout entier par le moyen d'un copiste. Mais il suffit de renvoyer à la lettre qu'un ecclésiastique Gt imprimer quelque temps après sur le sujet de ses trois derniers sermons. On lui représentait franchement la crainte que ses amis avaient eue pour lui qu'il ne fit une funeste expérience de la vérité de ces paroles de rÉcriture : Stultorum exaltatio ignominia. Qu'ils avaient eu de la peine de le voir obligé à parler en public, lui en qui ils ne voyaient pas la moindre qualité d'un orateur, et dont ils savaient que le geste était contraint, Télocution basse et rampante, la proposition misérable et la composition plus obscure et plus embarrassée qu'on ne saurait s'imaginer. Qu'ils n'avaient pas jugé que cette manière emportée avec laquelle il avait accoutumé de s'exprimer, et qui tenait un peu de la fureur Jût fort propre pour la chaire de vérité, et qu'il ne manquerait jamais de faire servir la parole de Dieu à satisfaire sa passion et sa vengeance particulière; [qu'ils n'avaient point été trompés] * en cela, mais qu'ils l'avaient été en ce qu'ils ne l'avaient pas estimé capable de faire trois prédications par an, et qu'ils s'étaient trop scrupuleusement attachés à ce que M. Cornet (dont il était certain que l'autorité lui était en une singulière vénération) avait dit un jour en faisant son éloge et renfermant ses belle qualités en peu de mots : a C'est un bonhomme, mais il n'est pas né pour être théologien. » Qu'il avait bien su les désabuser dans ses dernières prédications, et leur faire voir que pour n'être point né théologien, on ne laisse pas de faire le théologal, parce que la science des bijoux et des pierreries peut suppléer à celle de la théologie, et que s'il n'était né ni pour Tune ni pour l'autre de ces deux choses, il l'était pour être un fameux lapidaire, et pour faire un jour deux hautes leçons au clergé de Paris de toutes les qualités et de toutes les propriétés des pierreries. On le traitait de la sorte parce qu'il avait passé sa vie à remplir son cabinet de pierreries et de bijoux, et qu'il s'était servi du rational du grand-prêtre à appliquer toutes les pierreries dont il était composé à des invectives contre les disciples de saint Augustin.