LIVRE XXXI
quand ils entendraient mal le livre de Jansénius et qu'ils lui donneraient un sens trop favorable, on ne pourrait dire en aucune manière qu'ils errassent dans la foi.
« iVîais outre cette difficulté générale et qui se rencontrera toujours dans toutes les voies d'accommodement où Ton voudra parler de ce fait, il y en a un grand nombre de considérables dans celui-ci en particulier.
« I. On prétend engager des évêques à juger si Ton doit conclure cet accommodement, et l'on veut que ce jugement dépende de celui qu'ils auront fait auparavant, si Jansénius est conforme ou n'est pas conforme aux Thomistes.
« Or c'est une chose qui paraît peu respectueuse aux évêques de parler devant eux d'une question de cette sorte, puisqu'il n'y a point d'évéque de France qui ne soit ou engagé formellement à dire que les cinq propositions sont dans Jansénius et qu'ainsi il n'est pas conforme aux Thomistes, ou qui n'évite par prudence de se commettre dans une question de fait qu'il juge inutile et dont on ne saurait parler sans blesser la paix.
« 11. Les mêmes raisons qu'on a déjà eues de ne pas accepter une semblable proposition de renvoyer au pape ce différend sur le fait après qu'on aurait tenté si on en pourrait convenir, ont encore plus de force en cette rencontre. Car comme on a reconnu que ce serait offenser le pape que de le presser de juger d'une chose dont on demeure d'accord qu'il a jugé, puisque ce serait en effet lui demander la rétractation de ce jugement, il est visible que ce serait commettre la même faute que de prétendre engager les évêques à rétracter le jugement du pape ou celui de leurs confrères. Aussi c'est ce que l'on n'a jamais prétendu.
« On n'a point voulu choquer aucun jugement du pape ni des évêques; mais on a cru seulement que ces jugements subsistant dans toute l'autorité que peuvent avoir des jugements de cette sorte, quand ils seraient même rendus par des conciles œcuméniques, on ne pourrait priver les théologiens de la liberté naturelle qu'ils ont toujours eue de nepoint croire intérieurement ces faits quand ils sont persuadés du contraire, comme le 5« et le 6» conciles subsistant dans toute leur autorité, il est libre aux théologiens catholiques de ne pas croire que Théodoret et Honorius soient coupables des hérésies qui leur ont été imputées par ces conciles.
« III. On ne voit pas quel succès on pourrait espérer d'une conférence de cette sorte, ni en quoi elle pourrait contribuer à raccommodement et à la paix de l'Église. Car messeigneurs les évêques, ensuite de ces conférences, ne pourraient faire que l'un de ces trois jugements : ou qu'il est certain que Jansénius est conforme aux Thomistes, et qu'ainsi il n'a pas enseigné les erreurs des cinq propositions; ou qu'il est douteux s'il y est conforme; ou qu'il est certain qu'il n'y est pas conforme.
« Or il est sans apparence qu'ils veuillent faire paraître qu'ils soient du premier ou du second avis par la raison que l'on voit assez, qui est que ce serait s'opposer publiquement au jugement du pape.
« Que s'ils jugeaient qu'il leur paraît certain que Jansénius n'est pas conforme aux Thomistes, et qu'ainsi, quelque opinion qu'en aient ceux qui ont refusé jusqu'ici de le condamner, ils doivent quitter cette opinion et signer qu'il a enseigné les cinq propositions, il est visible qu'il ne serait pas juste d'obliger les personnes de se rendre à ce jugement, parce qu'il ne remédierait en aucune sorte aux raisons de conscience qui les ont empêchées jusqu'ici de consentir à cette signature.
«Car on croit pouvoir supposer ce qu'on a déjà reconnu par des conférences particulières, qu'il n'est pas vraisemblable qu'une ou plusieurs conférences de quelques heures fassent trouver dans le livre de Jansénius, par voie de lumière et de conviction, ce qu'on n'y a pu faire voir de cette sorte pendant dix années. Et comme on ne s'attend pas de faire changer de sentiment à ceux qui condamnent ce livre, on ne pense pas aussi qu'on doive s'attendre d'en faire changer à ceux qui ne refusent de le condamner que parce que toutes les preuves dont on s'est servi durant tant de temps pour rendre ce prélat coupable des hérésies qu'on lui a imputées leur paraissent insuffisantes; puisqu'il n'y a pas lieu de croire qu'elles leur paraissent autres pour être proposées devant des évêques, et que tous les passages de Jansénius qu'on a employés pour cela ayant été cent fois allégués et éclaircis, fassent tout d'un coup dans leur esprit une autre impression que celle qu'ils y ont faite jusqu'à présent.
« Celaétant, ce que deux ou trois évêques jugeraient sur ce pointue pourraient qu'ajouter quelque autorité à ladéci-
sion du fait, qui n'augmenterait guère celle qu'il a déjà par le jugement du pape et de l'assemblée ; mais quelque con^ sidérable qu'elle fût, ce ne serait toujours qu'autorité et autorité humaine, eu égard à la matière dont il s'agit. Or ce qui les retient est qu'ils croient que ce n'est point ici une matière dans laquelle l'autorité puisse obliger à la créance et doive être préférée à l'évidence, même personnelle, que des théologiens peuvent avoir par d'autres moyens.
« Car ils sont persuadés que comme Dieu a laissé à son Eglise le dépôt des vérités divines qu'il lui a révélées, il lui a aussi laissé le droit d'obliger les fidèles à la créance de ces vérités; mais qu'à l'égard des faits humains qui ne sont point contenus dans la révélation divine et qui ne se peuvent connaître que par des moyens humains, c'est l'évidence et la notoriété de ces faits qui les fait croire, et que l'Église n'a point proprement d'autorité d'en commander la créance intérieure.
«Il est vrai qu'elle commande quelquefois des actions exté^ rieures qui supposent et qui enferment celte créance, comme quand elle ordonne d'anathématiser un hérésiarque; mais elle ne le fait alors q n'en supposant aussi que la notoriété nous donnera cette créance intérieure qu'elle ne peut nous commander directement. De même, encore que l'EgUse ne puisse commander directement et proprement d'avoir la santé et la force du corps, elle commande néanmoins plusieurs choses qui les enferment, comme de jeûner et d'aller à la messe, en supposant que la nature nous fournira cette santé et ces forces que l'Église ne peut ni nous donner ni nous commander. Mais comme lorsqu'elle ordonne d'aller à la messe et de jeûner, ce qui suppose qu'on ait des forces du corps, elle est très disposée de recevoir favorablement l'excuse de ceux qui lui représentent qu'ils ne peuvent observer ces préceptes parce qu'ils sont malades, de même lorsqu'elle commande de condamner un livre coinnae contenant certaines erreurs, elle se croit obligée par l'esprit de justice et de charité qui l'anime de les en dispenser, lorsqu'ils lui disent qu'ils ne peuvent faire ce qu'elle leur ordonne parce qu'ils sont persuadés que ce livre ne contient point les erreurs qu'on lui impute, la créance des faits étant aussi peu soumise de soi à l'autorité del'Église, lorsqu'on a
l'évidence du contraire, que la santé du corps lorsqu'on est malade.
« Ce sont les principes qu'ils ont cru et qu'ils croient véritables et contre lesquels par conséquent i-ls ne pourraient agir sans offenser Dieu, parce qu'ils agiraient contre la lumière de leur conscience. Et comme ces principes ne seraient pas détruits par la déclaration de quelques-uns de messieurs les évêques qui diraient que Jansénius ne leur paraît pas conforme aux Thomistes, cette déclaration les laisserait dans le même état où ils sont présentement, et ne lèverait en aucune sorte le scrupule qui les empêche de témoigner extérieurement ce qu'ils n'ont pas dans le cœur.
« IV. Que si l'on dit que quelque jugement que les évêques portent de ce fait, ils pourront néanmoins conclure à l'accommodement selon les projets que nous en avons donnés, l'on avoue qu'ils le peuvent, et on croit même que s'il leur plaisait de considérer l'état des choses, ils s'y pourraient croire obligés. Mais c'est cela même qui fait voir combien cet examen est inutile, puisque quelque jugement que les évêques fassent de la question de fait, ils ne doivent pas laisser de conclure à l'accommodement de la même sorte que s'ils ne l'avaient point examinée.
<r V. La proposition que l'on fait d'examiner Jansénius sur la matière des cinq propositions par la conformité avec les Thomistes peut être entendue en deux manières. L'une est que l'on fasse ce que Ton a déjà fait dans les écrits que la nécessité de justifier sa foi a obligé de publier sur ce sujet, qui est de montrer de telle sorte que Jansénius est conforme aux Thomistes sur la matière des cinq propositions, quant au fond de la doctrine, que l'on montre en même temps qu'il est conforme à saint Augustin dans les sentiments et dans les expressions. L'autre est de n'avoir aucun égard à saint Augustin, et de le renfermer tellement dans les Tho* mistes qu'on n'emploie point l'autorité de ce Père pour justifier Jansénius, en montrant qu'étant conforme à saint Augustin il n'a point enseigné les hérésies des cinq propo* sitions, qu'on ne peut attribuer à ce saint.
« Si c'est en cette dernière manière qu'on entende cette proposition d'examiner Jansénius par les Thomistes, elle ne me semble pas équitable. Car pour condamner un auteur, il faut