LIVRE XXXT
Qu'il avait fort approuvé la pensée de M. Arnauld que l'on communiquât aux principaux amis qui étaient enveloppés dans la persécution quand cela se pouvait sans nuire à l'accommodement; qu'il y avait quelquefois des nécessités qui obligeaient à faire ou à donner quelque chose au public sans leur participation ; qu'alors ils le devaient approuver en se mettant à la place de ceux qui faisaient cette publication. Qu'il ne savait si l'Histoire de M. de Saint-Amour' était en état d'être donnée au public; mais que l'on ferait un mal si on la donnait avant que l'on vît où les choses se termineraient; qu'elle pouvait exciter une nouvelle tempête, non contre ceux qui la donneraient, parce qu'ils seraient bien cachés et avaient même mis leurs biens à couvert, à ce qu'il avait appris depuis peu de jours, mais contre ceux qui étaient exposés, et qui ne pouvaient ou ne devaient pas se cacher. Qu'on ne voyait pas quel bien elle pourrait faire dans l'état présent où étaient les choses, et que cet état ne demeurerait pas longtemps, parce que si les adversaires avaient à éclater, ils le feraient bientôt, et qu'alors on serait bien plus libre quand il n'y aurait plus rien à ménager et que rien ne pourrait causer de nouveaux maux. Que M. Arnauld pourrait aisément en faire différer la publication, parce que M. [de Saint-Amour] ne publierait pas son Histoire sans son conseil. Que M. de Comminges se disposant à s'en aller, ou au moins à sortir de Paris, il serait bien important que l'on pût voir ce que M. Arnauld aurait fait, afin qu'il en pût voir quelque chose. Que s'il n'était pas transcrit, il pourrait envoyer M. Nicole pour le leur lire et en avoir leurs sentiments.
Il ajoutait encore que depuis cette lettre écrite, on lui avait voulu faire entendre que M. Arnauld pourrait produire quelque chose sans leur participation ; que pour lui il ne l'avait pu croire, que cela ne lui avait pu tomber dans l'esprit; que M. de Sacy aussi bien que lui croirait qu'il n'y aurait rien de plus mal et de plus offensant, sans que l'on en pût rendre une bonne raison avant que de partir; qu'il fallait voir la manière dont le roi répondrait; qu'enfin la rupture de l'accommodement ne leur nuisait point devant Dieu
\, Le précieux Journal de Saint* Amour, qui fut publié cette annéelà.
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et devant les hommes, qu elle ne pouvait leur faire tort que devant les puissances qui ne liraient pas leurs écrits, et que dans le public on n'était point porté avoir leur justification. Qu'il priait Dieu qu'il les fît agir tous sagement.
Ces deux lettres en produisirent plusieurs autres qui ont été égarées, et qui retombaient sur le sujet de M. deBarcos, abbé de Saint -Cyran, pour les lumières duquel M. Singlin avait une déférence extraordinaire. M. Arnauld avait écrit ces paroles entre autres : « Trop de déférence pour un homme est un grand obstacle à juger équitablement des autres. C'est mettre un homme en la place de Dieu que de le prendre pour règle de la vérité. Et c'est le faire, quoiqu'on ne le pense pas, que d'être persuadé qu'on ne doit point mettre de bornes à la soumission quand on la rend à une personne quon croit être à Dieu et avoir de la lumière. Il faudrait donc aussi que sa lumière fût sans bornes, afin que nous pussions en conscience n'en point mettre à notre soumission, puisqu'il n'y a qu'une personne infaillible à qui on puisse rendre une obéissance aveugle et sans bornes. » M. Arnauld montrait ensuite dans cette lettre que M. Singlin ne pouvait pas croire M. de Barcos infaillible, « puisqu'il approuvait dans ce temps-là comme très saint et très légitime ce qu'il avait condamné comme très mauvais il y avait quatre ou cinq ans. »
En effet, on avait encore entre les mains une lettre de cet abbé, écrite à M. Singlin même, sur la signature que les évêques parlaient d'exiger ensuite de la constitution d'Innocent X et de son bref du 31 mai 1653, où cet abbé était dans une tout autre disposition que n'était celle qui avait paru dans la conférence. Voici la copie de cette lettre :
« Il me semble que je vous ai assez témoigné depuis peu, et encore en plusieurs rencontres, que j'ai dessein de condescendre autant que je puis à l'infirmité des hommes, laquelle est aujourd'hui prodigieusement grande, et que je cherche les voies les plus douces et les plus proportionnées au temps présent. Mais je vous avoue que dans l'occasion présente toutes mes inventions me manquent, et que je ne suis pas assez subtil pour voir par quel expédient on peut approuver une chose fausse sans blesser la vérité, et consentir à la condamnation de l'innocence sans injustice. Si on peut signer que les propositions qui ne sont pas de Jan-
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sénius sont de lui, et que la doctrine qui n'est pas contenue dans son livre y est contenue, il n'y aura rien qu'on ne puisse signer en la même manière. Et s'il suffit de dire qu'on réserve dans son esprit quelque explication qu'on produira dans son temps, vous voyez bien que c'est ouvrir la porte à toutes sortes de tromperies et de faussetés qu'on pourra toujours couvrir de prétextes; que cette maxime est plus propre aux docteurs des équivoques et du mensonge qu'aux disciples de la vérité et de saint Augustin qui la suivent avec tant d'exactitude.
« Aussi il ne se trouvera point dans toute l'histoire de l'Église aucun exemple d'un tel déguisement, ni que les Pères aient jamais dit qu'on en puisse user pour quelque raison que ce soit, et qu'on ait proposé cette difficulté et qu'on ait fait cette question; et tous ceux qui ont souscrit une chose fausse et la condamnation d'un innocent, quel qu'il fût, ont toujours été blâmés eux-mêmes et condamnés de tout le monde. Et pour persuader le contraire, il faut renverser toute l'Ecriture et tous les principes de la raison. Il ne s'agit pas simplement de Jansénius ni de la doctrine de saint Augustin, mais il s'agit généralement de toutes sortes de vérités et de toutes sortes d'hommes innocents. Car si on en peut condamner un par sa signature, et s'il est permis de flétrir une vérité par des souscriptions ambiguës et à deux sens, il n'y en aura aucune qu'il ne soit permis de traiter de même. De. sorte que quand il serait question non d'un évêque, mais d'un turc et d'un payen, il faudrait être de même avis, parce qu'on regarde la vérité et l'innocence, et non les personnes. Et si on me voulait faire signer que les cinq propositions et leur doctrine sont de Suarez ou d'un autre jésuite, et sont contenues dans quelqu'un de leurs livres, je ne m'en éloignerais pas moins que je suis à présent [sur le fait?] de Jansénius.
« Lorsque les empereurs gagnés par les Ariens ont pressé les évêques catholiques de souscrire la condamnation de saint Athanase, il n'y en eut jamais aucun qui s'avisât de dire qu'on le pouvait faire sous condition, en présupposant que les crimes dont on l'accusait fussent vrais, et encore moins qu'on pût signer absolument ayant cette clause dans son esprit pour la produire en un autre temps et éviter ainsi la persécution. Et cependant ce n'était qu'un
point de fait, non plus que celui dont il s'agit aujourd'hui. « Cela s'est encore vu dans la condamnation de Saint-Jean Chrysostome, qui ne consistait aussi qu'en des faits particuliers qui ne touchaient ni la foi ni la doctrine. Et néanmoins personne ne s'est jamais imaginé qu'on le pût approuver contre la vérité et contre sa conscience, encore qu'il y eût grande persécution après sa déposition et son bannissement contre ceux qui tenaient pour lui.
« Je vous assure que feu M. de Saint-Cyran, qui était véritablement aussi charitable et aussi accommodant que vous dites, n'eût pas seulement hésité en cette rencontre, parce que comme il savait trouver des accommodements qui pouvaient subsister avec la vérité et avec la charité, il était extrêmement ennemi de ceux qui sont contraires à l'une et à l'autre, et qui naissent de l'intérêt et de la corruption des hommes. Il est vrai que le pape n'a mis qu'en passant le nom de Jansénius et de son livre dans sa constitution. Mais ceux qui obligeront de la signer en feront un point principal, et l'Assemblée des évêques n'a été faite que pour décider ce point, et on n'a fait ensuite venir ce bref que pour l'autoriser davantage. Et quand je vous ai mandé que le pape n'en parlait qu'en passant, je n'ai [rien] entendu, sinon qu'il n'en parlait que sur le rapport qu'on lui avait fait et sans l'avoir examiné. Mais il n'y a point de doute qu'aujourd'hui c'est proprement le point dont il s'agit et que l'on veut exiger de vous, sachant que vous condamnez assez les propositions et que vous ne vous arrêtez que sur un point qui ne regarde point la foi et la doctrine de l'Église.
<r Mais si vous signez absolument après avoir tant soutenu que ces propositions ne sont point de Jansénius, et l'avoir déclaré et prouvé publiquement, on vous passerait pour des gens corrompus et intéressés, comme ceux du monde qui se jouent de la vérité et de la conscience; et surtout si on croyait que vous le fissiez avec finesse, en retenant dans votre esprit une explication secrète pour éluder quelque jour le bref et la constitution du pape et votre propre seing. Outre que si l'on a quelque connaissance de cet expédient et de cette explication secrète, on ne manquera pas de la prévenir en vous y faisant renoncer par les termes exprès qu'on vous fera signer.