LIVRE VIII
produire que le 18 de ce mois, après que M. le duc de Longueville, qui avait établi ce professeur dans ses fonctions, fut parti de Caen. Sur le soir de ce jour-là, M. Manessier, à l'issue de sa leçon, rencontra dans l'école un officier du château qui lui dit que M. le gouverneur le priait de le venir trouver à l'heure même. M. Manessier s'y rendit avec M. de Beaussieu^ professeur en théologie. M, de Chamboy, que la goutte retenait au lit, leur fit des excuses sur son indisposition de la peine qu'il leur avait donnée de le venir voir, et présenta la lettre de cachet à M. Manessier, le suppliant d'en faire la lecture ; après laquelle il lui permit d'en prendre copie et de différer son départ de quelques jours afin de pouvoir donner ordre à ses affaires. Il eut aussi la civilité de lui témoigner le déplaisir qu'il ressentait d'être employé à persécuter un homme de mérite dont l'estime qu'il s'était acquise avait causé la persécution.
Le jour suivant, l'Université s'étant assemblée pour délibérer sur cette lettre de cachet qui fut insérée dans ses registres, et connaissant facilement par l'évidence des choses que pour l'obtenir ses ennemis avaient surpris la rehgion de Sa Majesté, elle arrêta que M. de Beaussieu, docteur en théologie, serait supplié d'accompagner M. Manessier pour aller vers Son Altesse de Longueville demander sa protection, et que l'on demanderait l'intervention de M. le recteur de l'Université de Paris. Elle rendit par cette conclusion un fidèle et glorieux témoignage à la doctrine et à l'innocence de ce professeur, et conclut que l'on présenterait requête à Sa Majesté pour lui permettre la continuation de ses leçons.
MM. Manessier et de Beaussieu étant allés trouver M. le duc de Longueville àThury, n'omirent rien pour demander sa protection; mais quoiqu'ils lui représentassent le tort qu'on faisait à l'Université dont il était le protecteur en lui ôtant par violence un professeur qu'elle avait choisi, appelé et installé du consentement de Son Altesse, et dont les lectures étaient jugées très utiles au public et à plus de deux cents écoliers, néanmoins, ce prince voulant ménager les Jésuites qui étaient déjà mécontents de ce qu'il avait permis à ce professeur de faire sa charge, ils ne purent obtenir de Son Altesse qu'elle écrivît sur ce sujet à Sa Majesté. Il permit seulement à M. Manessier de faire encore quelque
séjour à Caen pour n'être pas forcé d'en sortir avec la précipitation que souhaitaient ses ennemis.
La conclusion de l'Université de Caen touchant cette affaire ayant été envoyée à celle de Paris fut bientôt suivie de deux lettres de M. son recteur, dont la première, du
21 novembre, était adressée à M. le recteur de l'Université de Paris, et la deuxième, du 25, à M. Le Petit, procureur de la nation de Normandie, par laquelle il était prié de faire présenter requête au roi pour le rétablissement de M. Manessier.
11 n'y avait point de personne équitable qui ne crût que ce professeur demeurant comme il faisait dans le silence dans la ville deCaen, il pouvait sans difficulté y attendre en paix le succès de la requête qu'on devait bientôt présenter au roi en sa faveur au nom des Universités de Caen et de Paris. Mais les continuelles sollicitations que les Jésuites et leurs émissaires firent auprès de M. de Chamboy obligèrent ce gouverneur de presser la sortie de ce docteur, quoique M. de Longuevilie lui eût permis de séjourner encore à Caen, sans enseigner, autant de temps que le besoin de ses affaires le demanderait. Se voyant donc sommé chaque jour par quelque officier du château de sortir de la ville, il se mit en chemin le vingt-sixième jour de novembre, après avoir pris congé de M. le recteur de l'Université, lequel ne voulut pas le laisser partir sans lui donner une attestation authentique qui justifiait sa conduite et son obéissance aux ordres du roi.
Néanmoins, outre les nouvelles qu'on lui devait envoyer de Paris, étaut obligé d'attendre le député de l'Université de Caen qui n'était pas encore en état de partir pour aller avec lui solliciter auprès du roi son rétablissement, il s'arrêta quelques jours sur le chemin de Rouen, près de Pontl'Évéque, dans la maison d'un gentilhomme de ses amis. Et ce fut là qu'il écrivit à M. Coqueret, docteur en théologie de la Faculté de Paris, principal du collège des Grassins et supérieur des Carmélites de France, pour le remercier de la part qu'il prenait en sa cause, ayant bien voulu s'employer, quoiqu'inutilement, pour empêcher cette lettre de cachet de M. Manessier, dont il avait eu avis un peu trop tard.
Pendant que ce théologien demeurait retiré à la campagne, attendant celui que l'Université de Caen avait résolu d'en-