‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 9 sur 510 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

porté de M. Manessier comme s'il se fût introduit contre les formes en l'Université de Caen n'était nullement véritable, ce duc leur promit que quand il serait de retour à Rouen, ce qu'il espérait dans peu de jours, il ferait écrire à M. de Chamboy pour lui faire lever les empêchements qu'il avait apportés aux fonctions de ce docteur.

Ces députés ayant fait leur rapport à l'Université de Caen le 7 de novembre, elle résolut que le lendemain M. Le Bidois, principal du collège des arts, accompagnerait M. Manessier pour aller de sa part trouver M. de Chamboy, qui les reçut avec beaucoup de civilité, étant sorti au devant d'eux. Il leur dit que M. le duc de Longueville lui avait donné ordre de lever l'empêchement qu'on avait apporté aux leçons de ce professeur; il leur lut aussi ce que Son Altesse en avait fait écrire, ce qu'il accompagna de paroles obligeantes et d'excuses de ce qui s'était passé malgré lui dans la suite de cette affaire, prenant M. Manessier à témoin de la répugnance qu'il avait eue à lui défendre d'enseigner.

Le même jour, on afficha par les rues que ce docteur ferait le lendemain à une heure après midi l'ouverture de ses leçons par un discours latin de la manière de bien enseigner et apprendre la théologie. Quoique le temps eût été fort court pour publier cette nouvelle, néanmoins il y vint de toutes parts une si grande affluence de monde que, quelque spacieuse que fût la salle de cette école, elle se trouva si pleine qu'elle ne pouvait contenir tous ses auditeurs. Outre M. le recteur et messieurs de l'Université, il s'y trouva de la ville plusieurs personnes de considération et de mérite, et tous les gens de lettres y accoururent sans y avoir été invités. Ils remportèrent tous une extrême satisfaction de cette harangue, qui dura plus de cinq quarts d'heure, et un homme d'honneur et d'érudition qui y avait assisté manda à M. Le Petit que non seulement elle n'avait pas été ennuyeuse, mais qu'il ne s'était point fait de harangue en cette Université, de mémoire d'homme, qui eût été écoutée avec tant d'applaudissement et d'admiration, ce qu'il mandait n'être pas son jugement particulier, mais le sentiment général des plus habiles tant de l'Université que de la ville de Caen.

M. Manessier ayant fait l'ouverture de ses leçons par cette harangue, il les continua toute la semaine suivante avec II 2

18 MÉMOIRES DE GODEFROl HERMANT

une affluence extraordinaire d'écoliers auxquels il entreprenait d'expliquer le mystère de la très sainte Trinité, commençant par le récit historique des hérésies qui se sont élevées en divers temps et en différents lieux contre ce mystère adorable. Comme les Jésuites ne pouvaient souffrir cet heureux succès, ils gagnèrent un vieux religieux bénédictin, engagé depuis longtemps dans leur molinisme, qui par leur persuasion alla trouver M. de Chamboy pour le porter, ou à faire souscrire par M. Manessier certaines propositions moliniennes, ou à lui défendre une seconde fois d'enseigner s'il refusait cette souscription. Mais n'ayant pu obtenir ni Tune ni l'autre de ces deux choses, il alla former son opposition contre ce docteur par le conseil d'un avocat de la congrégation des Jésuites. Il s'en déporta néanmoins bientôt après, voyant le favorable accueil que ce professeur avait reçu de M. le duc de Longueville, qui vint pour lors à Caen, et qu'il alla saluer avec toute TUniversité.

Cela obligea les Jésuites à changer de batterie ; ils voyaient que la réputation de ce professeur s'établissait sur la ruine des mauvais artifices qu'ils avaient employés contre lui, qu'elle s'affermissait par la sagesse et la modération de sa conduite; que le nombre de ses écoliers croissait de jour en jour, et que leur école de théologie morale se désertait; leurs cabales dans la ville et ailleurs étaient découvertes; leurs vieilles calomnies ne blessaient plus que leur propre réputation depuis que l'innocence et la vérité s'étaient fait connaître par tant de preuves évidentes et de témoins irrécusables. Il ne leur restait plus pour toute ressource que le dernier effort de leur violence qu'ils avaient différé jusqu'alors et qu'ils avaient réservé pour la dernière extrémité, parce qu'ils reconnaissaient assez combien il était odieux, n'ayant nul prétexte raisonnable ni la moindre apparence de justice.

Ce dernier moyen fut une lettre de cachet qu'ils obtinrent par l'entremise de leur Père Paulin ^ confesseur du roi, sur de faux énoncés contre M. Manessier. Elle fut adressée à M. de Chamboy, gouverneur de Caen, et datée du 9 no^ vembre, qui était le jour même que M. Manessier fît l'ouverture de ses leçons. Néanmoins M. de Chamboy ne la voulut

1. Charles Paulin, jésuite (1393-1653), confesseur de Louis XIV enfant.

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