LIVRE IX
Mais quoique ce moyen fût très efficace pour éblouir ceux qui ne savaient pas les choses à fond, les plus sages 'entre eux remarquaient assez que cet appui, ne dépendant ue du caprice des hommes, ne pouvait pas subsister longtemps. L'un des plus qualifiés de leurs Pères s'en expliqua de la sorte à un religieux très célèbre de ses amis et lui dit: Qu'avant la constitution il avait eu beaucoup d'ardeur pour voir la doctrine de leur compagnie confirmée par le jugement célèbre du Saint Siège, et celle de leurs adversaires condamnée par la censure des cinq propositions ; mais qu'après avoir vu la constitution, il était tout refroidi, reconnaissant de bonne foi qu'[avec] une petite distinction ou une addition de la grâce efficace à laquelle le pape avait déclaré ne vouloir point toucher, on pouvait renverser en un instant toute cette grande machine. Ce jésuite n'était pas le seul de sa compagnie qui fût dans ce sentiment, et les plus avisés d'entre eux ne doutaient pas que cette déclaration de Sa Sainteté ne ruinât le principal effet de leurs intrigues. Ils ne pouvaient effacer si promptement de leur mémoire l'image du péril extrême dont ils ne faisaient que de sortir, et que MM. Hallier et Joisel leur remettaient assez souvent devant les yeux lorsqu'ils leur reprochaient que sans leurs secours ils étaient perdus sans ressource, et leur molinisme entièrement renversé.
Gomme ils avaient besoin de faire une entreprise publique
et fort éclatante pour se mettre dans cette possession, Us
hargèrent un de leurs Pères, qui enseignait la théologie
ans le collège romain, de se prévaloir de l'avantage qu'il
avait de traiter de la liberté et du mérite de J. C.^ dans le
temps que M. Hallier et ses confrères étaient encore dans
Rome. Et comme cette conclusion avait rapport avec la
ensure de la troisième proposition, et que ce jésuite la
rouvait par les mêmes raisonnements et la même autorité
ue Molina, il fit de la nouvelle constitution du pape une
e ses principales preuves, et enseigna dans ses écrits qu'elle
tablissait la doctrine de ce fameux auteur de leur compa-
nie et ruinait celle de leurs adversaires. 11 poussa la chose
ans aucun ménagement, et ne craignit pas de soutenir que
ar la doctrine condamnée il fallait entendre celle de saint
ugustin, et par la doctrine catholique en faveur de laquelle
e pape venait de prononcer celle qui assujettit la grâce au
pouvoir du libre -arbitre, et qui le rend maître du discernement. Mais ceux qui apprirent la nouvelle d'une témérité si odieuse s'en plaignirent hautement comme d'un horrible attentat et d'une impiété contre la doctrine de l'Église, et d'une injure faite au Saint Siège qui avait pris un soin si particulier de s'expliquer sur la doctrine de saint Augustin, Leurs plaintes furent suivies d'un bruit qui passa jusque dans le palais du pape. 11 en fut averti par ceux de ses officiers qui avaient plus de respect pour les sentiments de ce saint docteur et pour les bonnes intentions de Sa Sainteté sur la constitution, et ils lui firent comprendre le mépris que les Jésuites faisaient de sa déclaration touchant la doctrine dé ce Père et celle de la nécessité de la grâce efficace par elle-même. Ils luireprésentèrent qu'il était très important, pour faire rendre à sa constitution tout le respect qu'il désirait, qu'il maintînt la déclaration qu'il avait faite aux députés de la doctrine de saint Augustin, qui en étaient demeurés très satisfaits. Le pape, qui n'avait pas de plus forte passion, comme on a déjà remarqué, que de voir tout le monde soumis à sa constitution, ne put souffrir la hardiesse de ce jésuite; et dans la pensée qu'il avait que ce professeur des Jésuites ne s'était pas emporté dans cet excès sans la participation de son ordre, il fit venir leur général pour lui ordonner de faire savoir à tous les théologiens de sa compagnie qu'il leur faisait défense de se servir de son décret pour en prendre aucun avantage contre la doctrine de saint Augustin et celle de saint Thomas, et contre la grâce efficace par elle-même nécessaire à toutes les actions de piété. Sa Sainteté pénétra aussitôt le dessein caché qu'ils avaient, et n'eut pas de peine à concevoir que s'il eût permis que de son vivant on eût fait ce mauvais usage de sa constitution dans Rome même, on n'aurait pas manqué de conclure, en le voyant agir de la sorte, qu'il avait voulu déroger à la tradition de l'Église romaine, qui avait toujours considéré la doctrine de saint Augustin comme la sienne propre, ce qui donnerait occasion aux plus célèbres théologiens de s'éle\er contre sa constitution par un principe de piété, et d'empêcher par leurs ordonnances qu'elle ne fût reçue en la manière qu'il souhaitait de la faire recevoir dans toute l'Église.
Quelques-uns des plus zélés pour la doctrine de saint Au-