LIVRE IX
gustin crurent cette conjecture assez favorable pour réparer l'injure qu'on lui avait faite. Ils souhaitèrent que M. de La Lane et ses collègues qui étaient partis fussent en état d'y demander un décret en faveur des sentiments de ce saint, afin de fermer pour jamais la bouche à ses adversaires, et même ils trouvèrent beaucoup à redire de ce que ces théologiens avaient pris congé de Sa Sainteté avant que de s'être donné le temps de voir l'usage que les Jésuites feraient de ce décret; car ils se persuadaient que si ces députés se fussent plaints eux-mêmes de cette audace des Jésuites, ils en auraient remporté quelque déclaration par écrit aussi expresse que celle que le pape leur avait faite de vive voix, et qu'il avait répétée plus d'une fois en présence de M. l'ambassadeur. Mais les plus pénétrants en jugèrent autrement, et crurent que la même raison qu'ils savaient que le pape avait pour ne pas souffrir cette insolence des Jésuites porterait Sa Sainteté à en demeurer à cette réponse verbale qu'il faisait faire à leur général, de peur d'empêcher que sa constitution ne fût reçue généralement de tout le monde ; en effet il se persuadait que s'il l'eût faite plus expresse et plus authentique, il aurait attiré contre sa constitution tous les théologiens de cet ordre et tous ceux qui étaient intéressés avec eux, tant dans la Faculté de Paris que dans les autres ordres religieux. Il prévoyait que tous les partisans de ces Pères ne se fussent jamais retenus s'il eût mis le moindre mot par écrit qui eût pu tourner à l'avantage des disciples de saint Augustin, et donner occasion de croire qu'il n'aurait point censuré les cinq propositions dans le sens que ces théologiens avaient défendu. Un autre pape, qui aurait été moins jaloux de sa constitution et qui aurait fait plus d'attention sur l'engagement que le Saint Siège avait de soutenir la doctrine de saint Augustin, aurait peut-être été moins touché que lui par une considération si politique, mais il y avait une grande différence entre Innocent X et Clément VIII.
Comme il venait de se réconcilier tout nouvellement avec le cardinal François Barberin et avec toute la famille, il le choisit pour porter cet ordre de sa part au général des Jésuites, ne croyant pas pouvoir employer un homme plus capable que lui pour les faire rentrer dans leur devoir et les obliger de faire à l'avenir un meilleur usage de sa cons-
titutioii. Le cardinal les aimait et les avait toujours considérés comme ses amis; sous le pontificat d'Urbain Vlil son oncle, il leur avait accordé toutes les grâces qu'ils pouvaient attendre de son grand crédit ; et lui étant redevables de la bulle contre Jansénius, cette faveur les obligeait de le croire plus qu'aucun autre. Aussi il reçut tout le fruit qu'il pouvait prétendre de cette commission. Le général des Jésuites, convaincu par toutes les raisons de ce cardinal, et pressé par l'autorité du pape, s'obligea de faire des défenses par tous les collèges de sa compagnie aux théologiens qui y enseignaient d'appliquer jamais la constitution ni à la doctrine de saint Augustin ni à celle de saint Thomas, et leur ordonna de se modérer de telle sorte en traitant des matières de la grâce, que Sa Sainteté ne lui pût jamais faire aucun reproche de leur conduite. M, Taignier témoignait tenir cette particularité d'un homme très sage à qui un jésuite avait dit que la chose s'était passée en cette manière ; que leur Père général leur avait fait ce commandement par ordre exprès de Sa Sainteté, et que leurs Pères voyaient bien que si une fois ils tombaient d'accord que le pape n'avait pas voulu comprendre dans sa constitution la condamnation de la doctrine de la grâce efficace par elle-même, nécessaire pour toutes les bonnes œuvres, cette défense donnerait sur eux tout l'avantage à leurs adversaires dans le temps même qu'on les croyait accablés. Plusieurs personnes à qui le cardinal François Barberin avait témoigné dans Rome cette commission qu'il avait eue de Sa Sainteté l'écrivirent aussitôt en France à plusieurs de leurs amis, et on en a eu les lettres entre les mains.
Cependant toutes choses paraissaient tellement calmes dans Rome à l'extérieur, qu'il semblait qu'on n'y eût jamais parlé de bulle, tant celle de Sa Sainteté y était mise en oubli. Et quoiqu'on y vît encore M. Hallier et ses collègues qui y étaient demeurés pour attendre des nouvelles de France touchant le bon ou le mauvais succès de la constitution^ afin de pouvoir réparer une partie du mal si elle y eût été mal reçue, toutefois cette affaire avai^t fait si peu d'impression sur les esprits des Romains qu'elle était déjà entièrement assoupie. H n'y avait que quelques particuliers de peu de considération qui s'entretenaient de cette censure des cinq propositions et la rebattaient entre eux ; mais c'était