LIVRE VllI
il fallait qu'il promît par écrit de ne vouloir pas enseigner les cinq propositions dont on poursuivait la censure à Rome. Sur quoi M. Manessier étant obligé de se déclarer dit qu'il n'avait jamais songé à soutenir ces propositions ni à les enseigner dans TUniversité de Gaen; que ne les ayant jamais défendues, on le soupçonnait sans cause de les vouloir maintenant défendre; qu'il pouvait bien donner parole à ce grand magistrat en présence de ces messieurs de ne point parler jusqu'à ce que le pape eût prononcé sur cette matière; mais que la précaution qu'on voulait prendre de lui étant nouvelle et sans exemple, il ne pouvait y consentir qu'à son déshonneur, en se rendant suspect de nouveauté par cette signature, si extraordinaire et blessant les droits de la Faculté de théologie qui ne l'exigeait pas de ses professeurs. Ensuite M. Coqueretet M, Duval ayant prié M. le chancelier de terminer doucement et promptement cette affaire sans qu'elle éclatât ni traînât davantage, il la remit au lendemain après midi.
Ces messieurs étant donc retournés chez M. le chancelier ce jour-là sur les trois heures, il les reçut en son cabinet pour leur parler avec plus de loisir et de liberté, ne leur ayant parlé le jour précédent en sa salle que comme en passant et devant plusieurs personnes qui lui demandaient audience. Ce magistrat leur lut d'abord les cinq propositions attribuées à M. Jansénius^, évêque d'Ypres et dit à M. Manessier que s'il voulait retourner à Caen pour y continuer ses leçons de théologie il devait s'obliger par son seing à n'y point enseigner ces propositions. Ce théologien ayant avec respect refusé cette signature, comme il avait fait le jour précédent, M. le chancelier lui dit qu'il s'étonnait du refus qu'il faisait de signer une conclusion de la Faculté de théologie qui défendait à ses docteurs d'enseigner ces cinq propositions. Comme il n'avançait cela que sur de faux mémoires, M. Duval lui répondit qu'il y avait bien une conclusion de la Faculté touchant la bulle d'Urbain VIII qui renouvelle la condamnation des propositions de Baïus, mais qu'il ne s'en était point faite {sic) contre les propositions dont il s'agit : « Quoi qu'il en soit, reprit le chancelier s'adressant à M. Manessier, le roi ne veut pas vous permettre d'enseigner si vous ne lui donnez par écrit l'assurance que je vous demande. C'est une chose juste et que
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Sa Majesté pourrait exiger des évêques mêmes. Vous lui devez obéir, et je ne conseillerai jamais au roi ni à la reine de vous renvoyer à Caen si vous ne signez auparavant ce que je vous ai proposé. »
Ce docteur lui répliqua qu'il savait Tobéissance qu'il devait à Sa Majesté dans les choses qui regardaient son état et ses intérêts, mais que ce n'était pas manquer à ce devoir ni rien faire contre le service du roi que de ne vouloir pas blesser les droits des P'acultés de théologie par une signature extraordinaire et sans exemple qu'elles n'exigent point de leurs professeurs, et qui de plus serait un préjugé sur le sujet d'une doctrine que plusieurs évêques de ce royaume avaient soumise à l'examen du pape dont ils attendaient la décision. Que s'il s'agissait seulement d'avoir assurance de lui qu'il ne toucherait point à cette matière dans ses leçons de théologie avant le jugement de Sa Sainteté, on pourrait être pleinement satisfait du témoignage public qu'il avait donné dans l'Université de Caen de n'y vouloir expliquer à ses auditeurs que la pure théologie de saint Thomas, soumettant ses écrits au jugement des Facultés de Paris et de Caen. M. le chancelier s'offensa de cette réponse et dit à M. Manessier en le menaçant de la main : « Je vois bien que vous êtes un franc janséniste, je saurai bien vous faire obéir. » A quoi ce docteur ne répondit que par une profonde révérence; mais M. de Beaussieu, député de l'Université de Caen, ayant pris la parole dit qu'il avait été présent à cette déclaration que M. Manessier avait faite conformément à son affiche, qu'il en avait l'acte entre les mains et que cette Université s'en faisait caution. M. Duval en dit autant de la maison de Sorbonne, assurant M. le chancelier qu'elle approuvait la doctrine de son confrère et répondait de lui. M. Coqueret joignit sa recommandation à ces témoignages si avantageux; mais ce grand magistrat demeura toujours inflexible.
Le jour suivant 29 de décembre M. de Beaussieu alla sa^ luer M. l'abbé de Sainte-Croix, espérant que comme il était nommé parle roi à l'évêché de Bayeux*, il prendrait en
1. Il doit y avoir ici une erreur ; Edouard Moié, fils du l*"" président, fut nommé évêque de Bayeux en 1647, et sacré en 1649. 11 mourut en avril 1652. — François, abbé de Sainte-Croix, mort en 1712, et frère de l'évêque, paraît avoir été confondu avec lui, à moins pourtant qu'il