CHAPITRE XVIII
Les Jésuites continuent de persécuter en Flandre M. l'archevêque de Malines et M. l'évêque de Gand.
Les Jésuites, qui avaient voulu accabler par leurs intrigues M. Tarchevêque de Malines et [M. l'évêque de Gand] en les faisant citer à Rome et interdire par le pape, redoublèrent leur fierté depuis la constitution, et se servirent de tout le crédit qu'ils avaient auprès de l'archiduc Léopold pour rendre inutile l'arrêt que le conseil souverain des états du Brabant avait donné en [leur] faveur. Ils étaient continuellement à l'entour de ce prince, pour lui représenter combien cet arrêt blessait la majesté du Saint Siège, et jusqu'à quel point il en était irrité. Ainsi, ne regardant cette affaire que par les yeux de ces Pères qui étaient troublés par la violence de leur passion, il se mit plus en peine d'apaiser l'indignation du pape que de s'instruire des privilèges et des libertés des états de Flandre ; [et] il assembla un conseil tout composé de Jésuites ou de leurs partisans, pour y résoudre si ces deux prélats déféreraient à leur citation et iraient à Rome rendre compte de leur conduite.
Toutes les raisons qu'ils avaient représentées, et qui se lisent encore dans les écrits imprimés, ne touchèrent nullement ces personnes prévenues, et ne servirent qu'à faire prendre des conclusions tout opposées à la justice de leur cause; et comme on y supposa que le pape, étant le souverain pontife de l'Eglise, avait droit sur les évêques pour les obliger à lui venir rendre raison de l'administralion de leur ministère, on y supposa aussi que ce n'était pas sans sujet que l'on y citait ces deux prélats. De sorte
que l'on y conclut qu'ils comparaîtraient à la citation, et que l'arrêt du conseil souverain des Etats de Brabant serait considéré comme non avenu.
Jusque-là, ces deux sages prélats s'étaient flattés de l'espérance qu'on leur rendrait quelque sorte de justice, et comme ils mettaient une partie de leur confiance en la personne du premier président du conseil souverain, qui était un juge plein d'équité qui soutenait avec beaucoup de vigueur les causes des personnes opprimées, ils se proposaient son retour d'Espagne comme l'infaillible soulagement de leurs maux. Mais ils furent surpris de voir s'élever tout d'un coup un orage contre lui au milieu du calme où il semblait être. Quoiqu'il ne parût rien contre lui depuis qu'il était parti d'Espagne, quoique Sa Majesté catholique l'eût reçu très favorablement, qu'elle lui eût témoigné toute sorte de bienveillance pour les bons et agréables services qu'il lui avait rendus dans l'exercice de sa charge, et qu'il l'eût renvoyé paisiblement pour en faire les fonctions, sans qu'il y eût aucun changement de sa part ni aucune marque de disgrâce, il se vit enveloppé d'une tempête inopinée qui le ht périr. Car il ne fut pas plus tôt arrivé en Flandre que l'archiduc lui interdit l'entrée de tous ses conseils et le suspendit des fonctions de sa charge. Ce coup étonna ces deux prélats avec tous les gens de bien qui se trouvaient privés par là d'un très puissant appui pour la justice, dans un temps où cet illustre magistrat avait apporté d'Espagne des ordres tout contraires. Ainsi ils se virent frustrés en un moment de toutes leurs espérances, et ce qui avait fait leur confiance acheva leur accablement.
On fut d'autant plus surpris d'un si étrange événement qu'il était visible que ce magistrat n'avait attiré sa disgrâce par aucun crime, et effectivement on ne lui en attribuait aucun. Il aimait la justice, il protégeait les innocents, il ne pouvait souffrir ceux qui entreprenaient sur les droits des autres et qui ne cherchaient qu'à s'établir par le violement des règles et des coutumes qui étaient reçus dans la Flandre; mais son malheur était de n'être pas chéri des Jésuites, ne pouvant s'accorder avec eux en beaucoup de choses où ils voulaient qu'il passât par dessus les règles en leur faveur. Mais surtout leur méchante morale lui était insupportable. Aussi on l'avait considéré dans ce retour comme un
homme qui allait prendre en main la cause de ces deux vénérables vieillards, parce que de tous les officiers du pays il était celui qui connaissait le mieux les obligations que leur avaient tous les Etats du Brabant, et qu'il savait que ce n'était que leur sagesse, leur vertu et leur vigueur qui leur faisaient souffrir les maux qui étaient sur le point de les accabler dans leur vieillesse. Enfin tous les gens de bien furent affligés de sa disgrâce, et le P. Quarré, de l'Oratoire, en écrivit avec douleur à plusieurs personnes de considéralion.
Mais tout ce mystère ne tendait qu'à préparer la voie à la réception de la nouvelle bulle dans les Pays-Bas, à donner au pape la satisfaction qu'il attendait depuis tant d'années. La difficulté de cette affaire en Flandre avait paru si grande à Sa Sainteté qu'il [sic) appréhenda quelque temps qu'elle ne portâtles évêques de France à s'opposer à tout ce qui viendrait de lui ; et si on ne lui eût fait voir qu'avec un peu de patience il la réduirait à rien^ il eût encore attendu quelque temps avant que de publier sa constitution. Quelques-uns lui conseillaientde pousser à bout cesdeux prélats afin de réduire tous les autres ; et en effet il était vrai qu'il n'y avait que ces deux-làqui tinssentfermepourla discipline de l'Église, et que les autres étaient selon le cœur des Jésuites. Mais M. l'ambassadeur de France lui conseillait toujours de temporiser, de peur qu'un coup si extraordinaire ne reveillât les autres évêques et ne les fit songer à eux-mêmes ; et même dans la conjoncture de sa constitution, il lui fit comprendre qu'il ne devait rien faire de précipité, et qu'il fallait attendre qu'il eût appris le succès qu'elle avait eu en France. Le pape suivit ce conseil comme étant le plus sûr, mais il fît agir auprès de l'archiduc par les Jésuites qui l'obsédaient. Ces Pères, qui d'une part trouvaient leur compte à rendre au pape tout le service qu'il attendait d'eux, et qui de l'autre étaient ravis de lui montrer le pouvoir qu'ils avaient auprès de l'archiduc, portèrent ce prince à faire de son autorité absolue tout ce qu'on vient de remarquer.
Des évêques de France, avec qui ces deux illustres prélats avaient une communication particulière, étant touchés de compassion pour les mauvais traitements qu'on leur faisait, et voyant d'ailleurs que ce serait un exemple d'une conséquence très pernicieuse à l'égard de tous les évêques qui