LIVRE IX
pable qu'eux tous ensemble par une liaison qui ne se terminait point là seulement. En effet tout ce crime consistait en ce que M. de La Lane et ses collègues avaient présenté à M. le cardinal Trioulée un petit recueil des ouvrages de saint Augustin touchant la grâce, qui était sans doute Tune des choses du monde les plus innocentes, et qui eût dû être louée en qui que c'eût été, quelque ennemi qu'eût été celui à qui on aurait fait ce présent. Mais les Jésuites et leurs partisans savent également l'art de rendre criminelles les actions les plus innocentes et de justifier les plus criminelles. Aussi M. l'ambassadeur méprisa tous ces petits contes et les considéra comme des choses qui étaient plus à l'avantage de ceux contre qui on les disait qu'elles ne pouvaient les charger de la moindre faute contre la fidélité qu'ils devaient au roi; et il aurait sans doute blâmé hautement les auteurs de ces plaintes si injustes, s'il ne se fût pas cru obligé de ménager M. Hallier pour le faire parler au pape sur plusieurs chefs qu'il se proposait. 11 se contenta seulement de faire un visage égal à ceux que l'on accusait ainsi de perfidie et de les recevoir avec la même bienveillance dont il leur avait donné des marques par le passé. Et quant aux députés des évêques qui s'en étaient retournés en France, il parlait toujours d'eux en des termes très obligeants, les louant comme des ecclésiastiques qui s'étaient toujours conduits avec beaucoup de modération et de sagesse, et d'une manière tout à fait irréprochable; qui avaient même mérité l'estime et les louanges du Saint-Père; et comme il les connaissait et leurs amis beaucoup mieux que ne faisaient M. Hallier et les Jésuites, il ne s'arrêtait nullement à ces faux bruits.
Le P. Petit, supérieur des prêtres de l'Oratoire de Saint- Louis, étant tombé malade sur la fin du mois de juillet, mourut le 4 août, qui était le quatorzième jour de sa maladie. Comme il avait mené une vie très sainte, dès qu'il se vit atteint de la fièvre il ne songea plus qu'à Dieu, et son esprit fut uniquement occupé du désir de se disposer à faire selon les règles de l'Église tout ce qui était nécessaire pour passer heureusement de cette vie à celle de l'éternité. Il prit son mal et tous les accidents qui l'accompagnaient dans une entière résignation à la volonté de Dieu; il le souffrit avec une patience toute chrétienne et dans Tesprit d'un véritable
pénitent. Il reçut tous les sacrements de TÉglise avec une ferveur et une dévotion qui servirent d'exemple à tous ses confrères, et enfin il mourut dans une tranquillité et une douceur qui les édifièrent tous. Cependant à peine lui euton fermé les yeux, que les Jésuites et M. Hallier dirent qu'il était mort de regret; que la bulle l'avait étouffé ; que n'ayant pu porter ce coup, il s'était mis au lit un peu après le départ des députés; que depuis la constitution, il n'avait pas porté de santé*, dans le chagrin qu'il avait de se voir continuellement au hasard d'être entraîné à l'Inquisition sans espérance d'être réclamé par les supérieurs de sa congrégation, qui lui voulaient beaucoup de mal de ce qu'il s'était employé pour M. de La Lane et ses collègues, les ayant servis comme ses plus intimes amis; que le pape avait été étrangement choqué de ce commerce. Qu'il avait été tellement saisi de la nouvelle de la publication de cette bulle, qu'il en avait tout à fait perdu le repos, et que ce trouble d'esprit ne l'avait quitté qu'à la mort. Que sa mort était pour lui un grand bonheur, parce qu'elle l'avait sauvé des prisons de l'Inquisition, où il aurait été traité comme un prêtre rebelle à l'Église et contraire aux décisions des papes. Il ne restait plus qu'à dire qu'il était mort en désespéré et sans l'usage des sacrements de l'Église; mais toute la ville de Rome était trop bien informée des circonstances de sa maladie et de sa mort pour ne leur pas donner le démenti, et ce qu'ils disaient de son chagrin sur la bulle ne s'accordait nullement avec ce que ce bon prêtre avait mandé à ses amis en France et à son supérieur même : que les ennemis de la doctrine de saint Augustin ne devaient nullement triompher de la nouvelle de la constitution, puisque Sa Sainteté avait déclaré en termes précis qu'elle ne condamnait pas d'autre doctrine que celle des cinq propositions; qu'ayant fait tous leurs efforts pour avoir quelque chose de positif en faveur de leurs sentiments, ils n'y avaient pu réussir, le pape n'ayant pas voulu considérer la doctrine de saint Augustin que comme celle qui était propre au Saint Siège et que ses prédécesseurs avaient toujours soutenue; qu'ainsi la constitution était plus favorable à la doctrine de saint Augustin qu'elle ne lui était nuisible; que M. Hallier et les Jésuites