CHAPITRE XXVIII
Publication de la constitutioa dans la Flandre par le soin de l'internonce qui viole toutes les libertés de l'Église.
Une des principales règles des églises qui se sont conservées dans leur liberté par l'observance des anciens canons est qu'on ne propose rien aux fidèles qui ait le pouvoir d'obliger leur conscience que par la voie des ordinaires, qui sont leurs pasteurs et leurs évêques; toute autre voie passe pour non légitime, et les choses qui sont notifiées sans cette forme n'imposent nulle obligation. La France s'est toujours conservée dans cet usage, et jusqu'alors la Flandre avait toujours joui de cette franchise.
M. l'internonce ne crut pas devoir s'arrêter à cette pratique en publiant dans les Pays-Bas la constitution du pape. 11 avait déjà violé toutes les formes et toutes les libertés des églises, asservies par le mauvais traitement qu'il faisait souffrir à M. l'archevêque de Matines et à M. l'évêque de Gand; et comme les esprits étaient déjà irrités par l'atrocité de cette injure, il crut que la bulle ne serait point acceptée en Flandre s'il en abandonnait la publication aux évêques.
Il obtint par l'entremise des Jésuites la permission de M. l'archiduc Léopold pour la faire publier lui-même en l'envoyant immédiatement aux curés des paroisses, sans l'adresser aux ordinaires. Il obtint aussi par la négociation de ces mêmes Pères la liberté de retourner à Bruxelles, car depuis les affiches qu'il avait faites furtivement contre ces deux prélats, il n'avait osé y rentrer, tant il avait irrité les peuples, et attiré sur lui l'indignation générale des gens de bien.
Mais se voyant appuyé de l'autorité de l'archiduc, il ne craignit point de faire cette entreprise si irrégulière, et envoya la bulle à tous les curés de la ville et à tous les ordres religieux, en leur ordonnant de sa part, sous l'autorité de ce prince, de la publier en leurs églises. Cependant, afin que nul ne se dispensât de cette publication, les Jésuites jetaient de la terreur dans les esprits des ecclé-
Ï tiques et des peuples par leurs menaces ; ils disaient et n 15
faisaient dire par leurs émissaires que tous ceux qui n'obéiraient pas au Saint Père dans cette occasion seraient excommuniés; qu'ils perdraient leurs offices ou leurs bénéfices à cause des hérésies dont ils se déclareraient coupables par ce refus; que l'archiduc emploierait pour cet effet son autorité, étant résolu de faire rendre au pape toute la soumission qui lui était due.
Ils eurent la hardiesse d'accuser faussement le supérieur de l'Oratoire, qui était l'un des premiers et des plus notables ecclésiastiques de Flandre, d'avoir prêché contre cette nouvelle constitution. Ils le déférèrent à l'archiduc et conseillèrent à Son Altesse sé'rénissime de le bannir de Bruxelles et de- le renvoyer, tout vieillard et tout infirme qu'il était, en quelque lieu incommode qui fût éloigné de cette ville. Le prétexte de leur accusation était que, prêchant de l'Eucharistie en un jour fort solennel, il avait cité ce passage : Hic est calix sanguinis mei, etc. ; qui pro vobis et pro multis effundetur. D'où ils concluaient que son erreur consistait en ce qu'il avait dit multis et non pas omnibus, comme s'il eût voulu marquer que J. G. n'eût pas répandu son sang et ne fût pas mort pour tous les hommes : p?'o omnibus. Ils répandirent partout cette accusation si injuste pour leur faire appréhender toutes choses après qu'un prêtre de la réputation de celui-là n'avait pas été épargné. Quoique des personnes de considération parlassent en faveur de ce Père, ils poussèrent leur accusation jusqu'au bout et le contraignirent de se défendre lui-même, lui qui n'avait aucun témoignage contraire dans un très grand nombre d'auditeurs qui avaient assisté à cette prédication. Il fit voir à l'archiduc que dans tout son sermon il n'avait nullement parlé de cette application de la mort de J.-C. au salut de tous les hommes, ni traité en nulle manière de la grâce, mais qu'il avait seulement rapporté ce passage pour montrer que le sang de J.-C. était le lien de la nouvelle alliance et du nouveau testament. Il s'off'rit de faire rendre ce témoignage de sa prédication par des personnes non suspectes à qui les Jésuites ne pouvaient refuser d'ajouter foi. Cela fit que ces Pères n'ayant rien réparti sur une offre aussi légitime, et ne s'étant présenté aucun qui [eût] assez de front pour soutenir cette calomnie, le Père demeura absous, et ceux qui lui avaient dressé ce