CHAPITRE XXIX
Suite de l'affaire de M. l'archevêque de Maliues et de M. l'évêque de Gand.
Les Jésuites dominaient trop absolument sur l'esprit de M. l'archiduc Léopold pour ne pas employer toute son autorité à contraindre M. l'archevêque deMalines et M. l'évêque de Gand de rendre au pape toute l'obéissance et toute la soumission qu'il exigeait d'eux. Après le résultat de son conseil dont ces Pères dictaient les décisions, ce prince, fermant les yeux pour ne pas voir les justes et sages remontrances que ces deux prélats lui faisaient par écrit, et rejetant tous ceux qui se présentaient devant lui pour lui parler en leur faveur, il leur fît déclarer qu'il voulait absolument qu'ils obéissent â la volonté du pape, sans avoir égard à l'arrêt du conseil souverain du Brabant ; qu'ils se tinssent pour interdits et suspens, et qu'ils comparussent devant le Saint Père pour subir tel jugement qu'il plairait à Sa Sainteté de prononcer contre eux.
A peine ce commandement absolu leur fut porté que l'internonce fit afficher contre eux, non pas un bref du pape, mais un écrit le plus sanglant et le plus terrible qui aurait pu être publié contre des pasteurs revêtus de la peau des loups les plus ravissants. Une nécessité si dure contraignit ces deux prélats à se retirer chez eux ; ils n'osèrent plus paraître en public, ils s'interdirent toutes les fonctions de leur caractère, soit de leurs ordres sacrés, soit de leur juri.
[diction; ils se privèrent de la vue de leurs ouailles, de sorte qu'à les voir dans une humiliation si profonde on aurait dit qu'il y eût eu un interdit de prononcé contre tous ceux qui dépendaient d'eux. Les pauvres perdirent en un instant leurs consolateurs et leurs pères; les méchants, ayant une entière liberté, se joignirent avec leurs ennemis afin de les déchirer avec plus d'outrage et de violence pour insulter à leur patience et à leur douceur et pour affliger impunément leurs troupeaux. Enfin les deux plus saints prélats de la Flandre furent traités comme deux infâmes et deux scélérats par ceux mêmes qui devaient être leurs défenseurs, et particulièrement par ce prince qui n'avait eu autrefois que du respect et de la vénération pour leur piété, et qui avait attribué à leurs prières les bénédictions que Dieu répandait sur les états qu'il gouvernait. Car voyant un jour M. de Malines dans la ferveur de son oraison demander à Dieu de la pluie pendant le temps d'une extrême sécheresse qui ruinait tous les fruits et toutes les herbes de la campagne, il avait dit de lui lorsque tous les corps étaient assemblés pour faire des processions : « Ce bon vieillard nous obtiendra de la pluie par ses prières. » On vit dans cet instant l'eff'et de cette prédiction, etTair s'étant chargé de nuages à l'heure même, il tomba une si grande abondance de pluie que chacun fut contraint de se retirer dans sa maison.
L'internonce, animé par les Jésuites, ne voulut point en demeurer là. Il envoya au chapitre de Sainte-Gudule de Bruxelles et à celui de Malines un bref horrible et qui à peine aurait pu être employé contre les plus infâmes hérésiarques du monde. En voici un échantillon tel qu'il fut envoyé à M. Taignier, docteur de Paris : fmpia fraude, y lisait-on, éludent episcopi fidelium pietatem, quifjus pro Dei prœsidio laqueos et venena distribuent. Sit vobis igitur cordi décor domus Dominiy neque patiamini eam, cujus Deus est murus et antemurale^ patere tant hostilia molientibus. Prohibete viros labia manusque pollutos a consortio castissimœ sponsœ, nec tabernaculum Domini ingredientium maculis fœdari sinatis. Induite arma lucis et fortitudinis Dei adversus redores istos tenebrarum, atque innoxium gregem aberraniis pastoris ductui subtrahite, ne exsurgat Dominus in ira sua, suœque messis jacturam juxta ut villici dolum ac opéra-
riorum injuriamulciscaiur. Des évêques qui se seraient séparés pour se jeter dans le parti de Luther et de Calvin n'auraient pas pu être traités plus durement. Il aurait été impossible de les rendre plus odieux qu'en leur attribuant de se jouer de la piété des fidèles par l'impiété de leur tromperie, en leur reprochant de leur distribuer des pièges et du poison au lieu de la divine assistance qu'ils leur devaient procurer, en leur fermant la porte de la maison de Dieu à cause des hostilités qu'ils entreprenaient contre elle, en les représentant comme des hommes qui avaient les mains et les lèvres souillées et corrompues, et qui en cette qualité devaient être éloignés de la compagnie de cette épouse si chaste, comme des hommes pernicieux qui ne pouvaient entrer dans le tabernacle du Seigneur sans le salir par leurs ordures, en exhortant leurs inférieurs à se revêtir d'armes de lumière et de force pour résister à ces princes de ténèbres et de [sic) délivrer un simple et innocent troupeau de la conduite de son pasteur égaré, de peur que Dieu s'élevant dans sa colère ne se vengeât tout à la fois de la perte de sa moisson spirituelle, en punissant tout ensemble l'ignorance du fermier et la négligence de ses ouvriers.
Mais comme les Jésuites n'ont pas de plus forte passion que d'abattre les évêques et d'avilir leur caractère^ ils portèrent l'archiduc à faire à ces deux prélats un commandement plus affligeant que le premier. Ce fut en leur ordonnant d'écrire au pape pour lui déclarer qu'ils obéissaient à ses ordres, qu'ils lui demandaient pardon du refus qu'ils avaient fait de s'y rendre aussitôt qu'on les leur avait signifiés; qu'ils commettaient un procureur pour se présenter devant Sa Sainteté en leur nom et pour recevoir telle sentence qu'il lui plairait de prononcer contre eux, et que cependant ils se tenaient pour suspens.
C'était sans doute une étrange indignité pour des évêques de ce mérite et de cette piété que de se voir traités de la sorte sans l'avoir mérité, ou plutôt pour avoir fait leur devoir. Ce n'était pas là néanmoins leur unique affliction, car ils voyaient devant eux les désordres que les Jésuites faisaient dans leurs diocèses et dans toute l'Église par leur méchante morale et par les pernicieux conseils qu'ils donnaient aux fidèles. Ils considéraient avec une extrême dou-
leur que ces Pères égorgeaient les âmes qui avaient été
^achetées du sang de J.-C. Ils s*en plaignaient, on le recon-
laissait, et cependant, au lieu d'humilier les auteurs de
tous ces maux, on les laissait dans la liberté de ravager la
igné du Seigneur et de donner en proie au loup de Tenfer
les brebis qui avaient coûté la vie de leur souverain pasteur.
On souffrait qu'ils s'élevassent contre les légitimes pasteurs
)t qu'ils leur fissenl souffrir les peines qu'ils avaient eux-
lêmes méritées. On leur mettait les armes en main pour
les exterminer, et on les rendait ministres de tous les maux
lent on accablait les successeurs des apôtres. On fermait
|a bouche à ceux qui auraient pu crier contre tous ces
îcandales par la crainte qu'on leur donnait de recevoir un
semblable traitement s'ils en eussentfait la moindre plainte
ou témoigné le moindre déplaisir.
Mais comme ces deux prélats n'avaient autre but dans toutes leurs actions que d'imiter l'exemple de Notre Seigneur Jésus-Christ, et qu'ils méditaient sans cesse au pied de sa croix, au lieu de murmurer contre tous ces maux et de se plaindre de l'autorité que Ton donnait à leurs ennemis de les traiter avec tant d'insolence et de fureur, ils priaient sans cesse pour leurs persécuteurs et demandaient tous les jours à Dieu leur conversion. Ils consolaient par leur patience et par la fermeté de leur courage tous ceux qui les venaient trouver pour compatir à leurs maux, et ne leur disaient autre chose, sinon qu'étant des pécheurs ils méritaient d'être punis des afflictions les plus sensibles et les plusamères. Non sors nostra^ leur disaient-ils, miseranda est ; digna peccatis nostris recipimus, imo majora 'promeriti sumuSf quamvis unum tantum peccatum toto vitœ nostrœ cursu commisissemus . Ils déploraient seulement les maux de l'Église, et gémissaient sur les outrages qu'on lui faisait en leurs personnes. Ils exhortaient tous leurs amis et tous les gens de bien de se mettre en prières et de faire de bonnes œuvres afin d'obtenir de Dieu la lumière et le changement du cœur de ceux qui affligeaint ainsi l'Église. D'ailleurs ils n'omettaient rien pour soutenir la justice de leur cause et ne cessaient pas de dire à ceux qui leur étaient envoyés de la part du prince qu'on imposait à Son Altesse et qu'on abusait de sa bonté en lui faisant faire des choses qui violaient le droit des nations et la liberté des peuples qui vivaient
SOUS son gouvernement. Mais ils parlaient à des personnes qui n'avaient ni sentiment ni oreilles pour entendre leurs raisons. Après tout, ces deux prélats auraient été plus dignes d'envie que de compassion s'ils eussent persévéré dans cette disposition si sainte^ et leur flétrissure eût été leur gloire s'ils eussent poussé cette constance jusqu'au bout.