‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 203 sur 510 · LIVRE X · texte numérisé non relu

LIVRE X

der qu'on lui fît des reproches sur ses procédures injustes, étant le maître d'un tribunal où on ne se met jamais en peine de justifier les procédures, parce que tout s'y passe avec un extrême secret, et que les manières d'agir les plus injustes n'y sont pas moins autorisées que celles qui sont conformes à toutes les règles de la justice, il se voyait en possession de ne rendre compte à personne de ses plus grandes violences, et quand il s'était emporté à quelque chose de cette nature, on se contentait de garder un profond silence et de lever les épaules.

Le général de l'ordre des Dominicains, qui était connu de tout le monde pour un homme très sage et de grand mérite, ne fut non plus considéré dans cette occasion que le dernier religieux de son ordre. Il vit arracher de son sein ce célèbre théologien sans que l'on eût pris sur ce sujet aucune mesure avec lui, et sans lui faire comprendre quel était le crime pour lequel on le traitait avec cette dureté. De sorte que comme c'était pour un cas de l'Inquisition, que l'on n'ose jamais approfondir de peur de s'exposer soi-même au danger, il fut contraint de voir commettre devant ses yeux cette violence, et de la souffrir sans oser réclamer son religieux et sans lui donner aucun secours.

M. de Saint-Amour a rapporté dans son Journal les circonstances de cet emprisonnement. Il dit que M. Albizzi alla à la Minerve le 8 novembre, sur les huit heures du soir, avec les autres officiers du Saint Office, qu'il entra dans la chambre de ce Père, pour le surprendre lui et ses papiers, et qu'ayant vu sur sa table un écrit en langue portugaise que quelqu'un voulait faire imprimer et dont ce Père faisait lecture pour le maître du Sacré Palais, M. Albizzi lui demanda si c'était là l'ouvrage qu'il avait composé contre l'autorité du pape ; que le P. Nolano lui répondit qu'il avait été prisonnier parmi les hérétiques en trois différentes rencontres pour la défense de cette autorité, et qu'il croyait que ce serait là la quatrième. Que iM. Albizzi lui ayant pris tous ses papiers et ceux qu'il avait du P. LemosS l'emmena et le conduisit dans la prison de Borgo, d'où il fut

1. Thomas Lemos, dominicain (1545-1629); il est célèbre par la lutte I qu'il soutint dans les congrégations de Aiixiliis contre les Jésuites et 1 la doctrine de Molina.

transporté quelques jours après dans les prisons de l'Inquisition.

La nouvelle de cet emprisonnement fit un très grand bruit parce que les Jésuites la publièrent de toutes parts. Mais il n'y eut point d'honnêtes gens qui n'en gémissent et qui ne plaignissent le pape de ce que son autorité était employée à commettre de si étranges violences, et qui n'eussent dans le cœur une secrète indignation contre ceux qui en étaient les promoteurs et les exécuteurs.

Ceux qui voulurent pénétrer dans la cause de cet emprisonnement en apportaient plusieurs conjectures; quelquesuns dirent que cela lui était arrivé parce que disputant peu de temps auparavant contre une thèse que Ton soutenait dans le couvent des Observantins de Saint-Isidore, il avait allégué en présence du cardinal Pamphilio les congrégations célèbres tenues autrefois sous Clément VIII, et en avait relevé Tautorité avec beaucoup de vigueur pour prouver que les réponses que l'on faisait à ses arguments leur étaient contraires. Car on ne voulait plus entendre parler de ces anciennes congrégations, soit parce que c'était une espèce de reproche contre la dernière qui venait d'être conclue sur le sujet des cinq propositions, soit parce qu'on voulait la relever au-dessus de toutes les autres, comme si elle devait en effacer éternellement la gloire. D'autres crurent que ce dominicain écrivait contre la constitution du pape et prétendait faire voir qu'elle n'avait pas dû condamner les cinq propositions en la manière qu'elle les avait censurées, et que ces propositions, quoique susceptibles de mauvais sens, avaient dû néanmoins être expliquées pour instruire les fidèles et satisfaire à l'attente de toute l'Eglise. C'est à ce sujet que l'on attribuait l'enlèvement de tous ses papiers, dont on avait fait une perquisition très exacte. D'autres se persuadaient que ce théologien traduisait en langue vulgaire quelques écrits envoyés de France sur le sujet delà constitution et peu favorables aux prétentions de la cour de Rome. Mais la plupart crurent que son véritable crime était l'amour qu'il avait pour la doctrine de saint Augustin; que c'était uniquement ce qui l'avait rendu odieux aux Jésuites à cause de son opposition aux erreurs de leur Molina, et que toutes les autres accusations n'étaient que des prétextes pour couvrir cette secrète animosité qu'ils

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