LIVRE X
pour exciter quelque tempête contre lui, ils furent contraints d'abandonner toute la procédure qu'ils avaient commencée avec tant d'indiscrétion, et quoiqu'ils le menaçassent d'une lettre de cachet, il leur fit savoir qu'il n'avait nul sujet de les craindre, pourvu qu'ils eussent assez d'équité pour envoyer ses véritables réponses.
Leur aveuglement alla si loin qu'ils prirent le soin d'adresser leur ordonnance au pape par une lettre que le sieur Filleau lui écrivit le 20« jour de ce mois, dix-huit jours après la date de leur ordonnance, et ils crurent qu'ils devaient (attendre les remerciements et les éloges de Sa Sainteté pour récompense de leur zèle. Ils eurent aussi l'insolence d'écrire à M. de Sens, qui les méprisa sans vouloir faire la moindre plainte de cette folle entreprise, et ne permit pas à ses amis de la relever, pour ne pas donner à ces magistrats l'avantage de croire qu'ils eussent fait en cela quelque chose qui fût capable de l'offenser. Il n'y eut que les Jésuites qui firent tous leurs efforts pour faire valoir cette pièce dans le dessein de lui déplaire. Mais il n'eut que de la compassion pour leurs violences, et il n'en fut non plus ému que de la sentence même. M. le chancelier, à qui quelques personnes zélées pour le bien de la justice et pour le respect qui est dû à la dignité épiscopale firent des plaintes de cette insolence, (car ce fut le titre qu'ils donnèrent à l'entreprise de ces magistrats de Poitiers) répondit que c'était une extravagance et une folie d'officiers qui ne méritait que du mépris, et qui ne devait être nullement considérée.
Cependant, pour se relever de ce décri général où ils étaient dans Poitiers pour cette ordonnance, ils y publièrent contre toute vérité qu'elle avait eu un cours merveilleux dans Paris, et qu'elle y était tellement approuvée de tout le
londe que les jansénistes, ne pouvant souffrir ce succès, tâchaient de la décrier comme un ouvrage composé par les
linistres de Charenton pour les rendre odieux; ce qui se létruisait par le grand nombre d'exemplaires qui avaient sté envoyés de Poitiers et qui s'étaient distribués dans Paris.
Un docteur de la Faculté de Paris en ayant écrit à un les principaux conseillers du présidial de Poitiers, ce ma- [istrat lui répondit le 19 de décembre « que leur compagnie l'avait jamais pensé à cette sentence et n'entreprendrait
imais rien de semblable, sachant trop bien ce qui était de
son pouvoir, et le respect et l'honneur qui étaient dus a MM. lesévêques; mais que Ton s'était adressé à un juge seul, savoir au lieutenant-criminel, pour lui faire faire ce qu'on avait voulu par une entreprise manifeste sur leur juridiction ; que cet attentat ne venait ni de M. le lieutenant-général du Poitou, qui était alors à Paris avec le plus ancien procureur du roi du même siège, ni de son assesseur civil, auquel on n'avait [eu] garde non plus de s'adresser ; que le lieutenantcriminel seul l'avait entreprise, quoiqu'il ne fût nullement compétent pour connaître d'une affaire de cette nature, et que quand même il en aurait été juge, il était certain qu'il ne pouvait prononcer son jugement sans appeler leur compagnie pour en juger avec lui; ce qu'elle n'aurait jamais fait si on lui en eût donné quelque part, mais l'aurait laissée à juger à ceux à qui la connaissance en devait appartenir de droit. Que leur présidial, qui n'avait jamais eu connaissance de cette affaire, sinon depuis la sentence rendue, non seulement n'approuvait pas cette entreprise, mais même la blâmait entièrement; que toute cette procédure était un effet du zèle peu discret du sieur Filleau qui, ayant attiré à lui Tautre procureur du roi, jeune homme et la créature des bons Pères de père en fils, il lui avait été facile de gagner le lieutenant-criminel, qui n'était pas à s'en repentir après qu'on lui avait représenté la conséquence de cette affaire. Que le beau-père du sieur Filleau avait un extrême déplaisir de voir son gendre engagé dans cet attentat, et l'en aurait détourné s'il eût pris son avis auparavant ; que le sieur Poitevin, ayant reçu assignation pour répondre en chambre criminelle touchant l'impression de cette lettre pastorale, avait si généreusement et si pertinemment satisfait à quantité de faits qu'on lui avait proposés qu'il avait paru à l'âge de vingt ans ou environ plus capable de faire la fonction de magistrat que les officiers qui s'en acquittaient d'une manière si indigne. »