‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 270 sur 510 · IVRE XI · texte numérisé non relu

IVRE XI

de parler ni d'écrire, parce qu'il s'agissait de faire voir à toute l'Église qu'ils n'étaient ni blasphémateurs, ni impies, ni sacrilèges, ni hérétiques; et que c'était Toccasion principale dans laquelle les saints Pères ne voulaient pas que les fidèles demeurassent muets; que tout ce qu'ils demandaient était qu'il leur fût permis de se justifier devant ceux qui pouvaient être abusés par la fausse apparence des raisons de ce jésuite, et par cette autorité qu'il se donnait de publier des mensonges et des erreurs pour des vérités très constantes sous l'autorité du roi, dans le privilège que M. le chancelier lui avait accordé. On leur accorda enfin cette grâce, mais avec des restrictions si dures qu'ils n'eurent la liberté que de communiquer leurs réponses aux évêques qui devaient composer l'assemblée.

La fermeté avec laquelle ils parlaient contre l'écrit du P. Annat les fit écouter. Car ils représentaient et de vive voix et en moins de papier qu'il n'en fallait pour écrire le titre de son libelle que les contradictoires des cinq propositions étaient dans le livre de M* l'évêque d'Ypres. Ceux qu'ils sollicitaient pour obtenir cette permission en furent épouvantés, et comme ils s'imaginaient que cette promesse à laquelle les disciples de saint Augustin s'engageaient était une promesse de gens qui défendaient leur cause par tous les moyens imaginables et non une vérité, et que le Père Annat n'aurait pas voulu ni se tromper, ni tromper les autres en ce point, ils se relâchèrent de leur première rigueur et leur permirent de prouver dans un écrit ce qu'ils prouvaient sur cette feuille de papier. Aussi on ne pouvait leur refuser cette grâce sans une grande injustice, car ceux qui parlaient en leur faveur remontraient qu'il n'était pas nécessaire d'employer tant de papier, ni de faire rouler longtemps les presses de l'imprimerie pour une chose qui se pourrait dire en peu de mots, et en une page ou deux au plus; que le Père Annat n'avait qu'à produire les paroles de la bulle et les appliquer à la colonne du milieu de la distinction des sens, et faire voir que c'étaient ces propositions que le pape avait censurées, et non d'autres propositions différentes des cinq de M. Cornet et des cinq de la colonne du milieu de l'écrit qu'il entreprenait de réfuter. Et comme ces raisons ne souffraient pas de répartie, on s'y rendit à la fin, et on souffrit qu'ils se défendissent, parce qu'on était

prévenu de la pensée que l'écrit du Père Annat se soutiendrait de lui-même contre ce qu'ils avaient avancé, ou que s'ils ne réussissaient pas, ceux qui devaient agir dans cette affaire suivraient Tidée du premier dessein et le livre de l'évêque d'Ypres^

Quoique tous les savants reconnussent que cet ouvrage du Père Annat ne fût nullement diff'érent de deux autres qu'il avait faits sur la matière de la grâce, et que n'étant fondé que sur une équivoque continuelle touchant une possibilité qu'il n'expliquait nullement, il fût inutile pour établir par la constitution la grâce suffisante de Molina, néanmoins les Jésuites ne laissaient pas d'en triompher partout, et de dire que les disciples de saint Augustin n'y pourraient jamais répondre, tant ils étaient assurés que ceux qu'ils voulaient pousser à bout n'obtiendraient jamais la liberté de faire imprimer aucune réplique. Cependant ils ne laissaient pas de distribuer cet écrit à tous les évoques qui se devaient trouver à l'assemblée, dont la plupart crurent sur la parole de ces Pères que le P. Annat prouvait invinciblement que les cinq propositions étaient de l'évêque d'Ypres et censurées dans le sens de sa doctrine ; et au lieu qu'ils ne devaient présenter autre chose aux évêques et à toute l'Eglise pour expliquer la constitution que la constitution même, et que pour en résoudre les difficultés, ils devaient s'adresser au pape qui en avait ordonné la publication, ils n'eurent aucun égard à ces raisons que quelques prélats leur représentèrent, et firent passer les sentiments particuliers de leur compagnie pour des oracles du Saint-Esprit.

Le livre du Père Février fut étouffé par cet écrit du Père Annat, parce qu'étant très faible, les Jésuites se contentèrent de le distribuer par les provinces sans qu'il y eût aucun d'eux qui entreprît de le faire valoir. Aussi il ne se couvrait pas de sophismes et d'équivoques comme ce provincial, et disait sans déguisement qu'il n'y avait pas d'autre doctrine que celle de leur Molina, ce que le Père Annat affectait de ne pas dire si grossièrement dans son dernier livre, quoiqu'avant la constitution il eût publié un ouvrage pour faire voir que la doctrine de saint Thomas n'était nullement différente de celle de Calvin.

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