CHAPITRE XIII
Brousse est persécuté par les Jésuites pour quelques sermons qu'il faisait pendant le carême dans l'hôpital de la Charité.
La guerre que les Jésuites avaient déclarée à saint Augustin ne regardait pas seulement ses disciples en général; mais il ne se présentait nulle occasion particulière de les exclure de tous les emplois de l'Église sans qu'ils s'appliquassent à leur faire ressentir les effets de leur animosité ar des efforts extraordinaires. M. Brousse, qui avait prêché vec réputation dans la plupart des églises de Paris, avait été prié par les Frères de la Charité de prêcher dans leur hôpital le carême de cette année et d'y faire le panégyrique de saint Jean de Dieu. Ayant déjà commencé à leur prêcher avec beaucoup de succès, comme il se préparait pour faire le panégyrique de ce saint, les prêtres de la communauté de Saint-Germain de l'Auxerrois, ne pouvant souffrir le choix que l'on avait fait pour cet emploi d'un disciple de saint Augustin qui avait été envoyé à Rome par des évêquespour soutenir sa doctrine, en firent leurs plaintes, non au supérieur ecclésiastique de ce monastère, mais à la reine, selon le style ordinaire de ce temps-là, qui était peu conforme à la discipline de l'Église. Ils accusèrent ce docteur d'avoir prêché entre la constitution du pape, parce qu'il avait avancé ans un de ses sermons que la prédestination des élus de ieu était purement gratuite et n'était fondée que sur sa ule miséricorde ; et dans un autre qu'il n'arrivait rien ans l'Église ni aux hommes en particulier, que Dieu dont es décrets étaient immuables n'eût prévu de toute éternité ; ui étaient des maximes très constantes de la foi et que 'on ne pouvait contester sans ignorance ou sans malice. La reine reçut cette accusation par la bouche du sieur e Saint-Jean, l'un de ses chapelains, homme emporté et eut à fait dévoué aux Jésuites, dont le zèle n'était nulleent réglé par la science de la charité. Sa Majesté le royant sur sa parole, dans l'idée qu'on lui avait donnée es jansénistes, prétendus, qui passaient dans son esprit our être également ennemis de la religion et de l'État, et
pour avoir un engagement particulier avec M. le cardinal de Retz, lui commanda d'aller avertir de sa part le grand vicaire de M. de Metz, abbé de Saint-Germain-des-Prés, qui était le prieur de cette abbaye, que M. Brousse prêchait dans l'hôpital de la Charité, et lui dire qu'elle lui ordonnait de ne pas souffrir qu'il y prêchât davantage.
Ce religieux ayant reçu cet avis, sans s'informer si ceux qui avaient déféré M. Brousse à Sa Majesté n'étaient pas des imposteurs, et sans se mettre en peine de la détromper sur le sujet de ce prédicateur qui faisait des sermons très édifiants, bien loin d'enseigner des erreurs et des hérésies, voulut oublier le devoir d'un supérieur ecclésiastique, qui consiste à faire justice à tous ceux sur qui il peut exercer quelque juridiction, se contenta de mander aussitôt le prieur de la Charité, et de lui prononcer l'ordre de la reine. Ce bon prieur, tout surpris d'une conduite si étrange, tâcha de lui remontrer que le service que M. Brousse avait rendu à l'Église méritait un autre traitement que celui-là, et qu'il fallait que ce fût quelqu'ennemi du bien spirituel des pauvres et de ce docteur qui l'eût calomnié auprès de la reine. Mais ce religieux de Saint-Germain en demeura à sa déclaration, et lui dit qu'il pouvait se pourvoir auprès de Sa Majesté, qu'il lui disait avoir été surprise par la calomnie, et n'eut point d'autre réplique à tous [les] éloges qu'il lui faisait de la conduite, de l'esprit, du zèle et de la doctrine de M. Brousse, sinon que ce n'était pas lui qui lui faisait cette défense touchant le prédicateur; mais que la reine l'ordonnant ainsi, il fallait déférer à son ordre.
Ce boa prieur fut si vivement frappé de cette injustice que se croyant obligé de rendre témoignage à ce prédicateur, dont l'innocence lui était connue et qui était abandonné par ceux qui le devaient protéger, il s'alla présenter devant Sa Majesté dans l'espérance de la pouvoir détromper, et lui remontra que ce docteur n'avait rien dit dans ses sermons qui eût pu offenser Sa Majesté ni la religion, et que tout l'hôpital était merveilleusement édifié des prédications qu'il y faisait. Mais la reine avait donné une si grande créance à la déposition de ces faux bruits, qu'elle ne voulut jamais révoquer l'ordre qu'elle . avait fait donner par le vicaire général de l'abbaye de Saint-Germain. Elle ajouta seulement que ce n'était pas pour ses sermons ni pour sa
doctrine, à quoi elle ne trouvait rien à redire, mais pour quelque autre chose qu'elle avait donné cet ordre.
Ce prieur de la Charité, n'ayant rien gagné par ses remontrances, alla avertir M. Brousse de tout ce qui s'était passé sur son sujet, et il fut extraordinairement édifié de la modération de ce docteur. Car sans être touché de la violence qu'on lui faisait, ni se plaindre d'une conduite sijrrégulière, il lui répondit simplement qu'il était infiniment obligé à Sa Majesté de lui procurer du repos après tant d'années de travail, et qu'il espérait que Dieu aurait agréable la volonté qu'il avait toujours eue pour son service et pour Tassistance des pauvres. Il lui en resta même si peu de ressentiment que M. Le Maître, docteur de Sorbonne, ayant pris sa place pour achever le carême dans cet hôpital de la Charité, non seulement il assista à la prédication de ce confrère qui le supplantait, mais même il se plaça pour l'entendre dans la tribune auprès de ce même sieur de Saint-Jean, chapelain de la reine, et des deux prêtres de Saint-Germain qui l'avaient ainsi calomnié. Quantité de personnes de condition qui ne savaient rien de cet ordre de la cour et qui étaient venus pour l'entendre furent surpris de le voir dans cet état, et de ce qu'il était si peu sensible à ce que le monde aurait appelé une disgrâce.
On fut surpris de la conduite de M. Le Maître, qui s'était chargé d'une commission si odieuse et avait bien voulu laisser descendre M. Brousse de cette chaire pour y monter lui-même sans savoir de lui s'il ne Taurait pas désagréable et sans s'informer du sujet de cette défense, après avoir toujours vécu en amitié avec ce confrère. Mais il eut des approbateurs parmi ceux de ses confrères qui n'avaient dans le cœur ni Tamour de la justice, ni celui de saint Augustin. Us en triomphèrent publiquement et en particuculier, ils louèrent M. Le Maître comme un digne ministre de J.-G. et un fidèle serviteur du roi, dont le mérite s'était augmenté par cette action d'obéissance.