‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 273 sur 510 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

tourner un vers assez agréablement ; mais qui n'a jamais fait paraître le caractère d'un homme sage et de bon sens dans aucun ouvrage qu'il ait jamais mis au jour. Il affecta la même forme de vers dont s'était servi l'auteur qu'il entreprenait de combattre, et sa passion personnelle se joignant à l'intérêt de toute sa société, il évapora toute sa bile et tout son venin par une satire plus digne d'un homme emporté de fureur que d'un religieux et d'un prêtre.

Le titre à! Enluminures, qu'on avait donné au poème qui s'était publié contre leur fameux Almanach, était si juste et si naturel qu'il semblait qu'ils eussent fait exprès cette tailledouce pour se faire enluminer; et qu'il n'y avait rien de forcé ni de contraire à la bienséance qui doit être inviolable à tous les chrétiens. Mais les Jésuites, qui tiennent à gloire d'avoir l'esprit tout profane dans les choses même de la foi et de la religion, crurent que l'Eglise serait fort édifiée d'entendre parler d'une montagne fabuleuse et du cheval ailé dont les anciens poètes payens ont fait l'ornement de leurs fictions, et dans cet esprit chimérique dont ils sont pleins, ces apôtres du nouveau monde donnèrent à leur satire le nom d'Estrilie du Pégase janséniste. Aux rimailleurs de Port-Royal.

Cet écrit ne fut pas plutôt achevé qu'ils le répandirent partout pendant le mois de mars 1654; mais comme ils l'avaient rempli de toutes les plus infâmes et les plus noires calomnies qu'ils eussent jamais inventées contre ceux qui s'étaient retirés dans Port-Royal et contre la plupart de leurs amis^ il produisit parmi le monde un effet tout contraire à celui qu'ils s'étaient proposé en le composant. Car ceux avec lesquels ils étaient liés par une amitié la plus étroite, et qu'ils avaient cru régaler par celte satire en conçurent tant d'horreur qu'ils leur conseillèrent de la supprimer et de nier qu'ils en eussent jamais été les auteurs. La suppression étant impossible, parce qu'ils en avaient distribué un très grand nombre d'exemplaires, il était assez difficile de désavouer un ouvrage qui portait le caractère de leur compagnie, et l'esprit du poète coquet qui le distinguait visiblement de tous les autres auteurs du siècle. C'était un homme ennemi de retraite et de solitude, dont le génie ne respirait que les belles conversations, et qui cherchait, la matière de ses méditations parmi les lambris dorés,

au milieu des cercles et des alcôves des dames, mais qui paraissait en cette rencontre avoir renoncé à tous les sentiments d'honneur et d'humanité pour répandre le venin de sa passion sur toutes sortes de personnes de l'un et l'autre sexe * .

11 n'y avait rien dans cette satire que ses confrères n'eussent dit et qu'ils n'eussent publié dans leurs libelles; à la réserve de ce qu'il disait d'une dame* de condition qui depuis le mois de mai de l'année 1653 avait choisi le monastère de Port-Royal pour y finir ses jours dans la pénitence et dans la retraite. Mais le mauvais traitement qu'elle a fait depuis ce temps-là à cette maison par l'inconstance et la légèreté de son esprit qui l'en a fait sortir avec éclat, a montré à tout le monde que les Jésuites ont été de méchants prophètes et d'étranges calomniateurs sur son sujet ; et en même temps la manière toute chrétienne et toute désintéressée avec laquelle les religieuses de ce monastère ont agi avec cette veuve lésa pleinement justifiées de cette accusation si atroce dentelles avaient été chargées par la malice de leurs ennemis.

Les personnes sages et ceux-mêmes qui avaient été élevés parmi eux disaient et écrivaient à leurs amis que VEslrille faisait plus de tort aux Jésuites qu'aucun livre qu'on eût jamais fait contre leur société; qu'ils avaient paru peu habiles dans la publication de cette pièce, et avaient fait voir par là qu'ils avaient peu de personnes parmi eux qui fussent de bon sens et qui eussent le goût fin pour les belles et bonnes choses; que tous les gens d'honneur en avaient eu de l'horreur, et s'étonnaient comme des personnes aussi sages que s'estimaient les Jésuites n'avaient pas pu prévoir que ces vers donneraient plus de prise sur eux qu'ils ne croyaient en avoir sur leurs ennemis; qu'ils pouvaient se mieux déguiser, et s'ils voulaient accabler les disciples de saint Augustin, ils le de-vaient faire sans se déshonorer eux-mêmes; que quelques-uns disaient qu'on pouvait ajouter cette Es tri lie aux Enluminures de la nouvelle édition, et lui

1, Il s'agit de la marquise de Grèvecœur. V. dans Sainte-Beuve, Porllîoyal.lW, 1224, « le vilain rôle » de cette femme « vis-à-vis de Port-Royal. »

2. V. au sujet de cet opuscule l'ouvrage da P. Ghérot intitulé : Études sur la vie et les œuvres du P. Le Moine, p. 219. Le P. Cbérot n'admrl pas que son héros soit l'auteur de cette « platitude rimée dont le jargon... n'avait rien que d'un palefrenier. » Cet historien si méthodique et si savant ne connaissait pas les mémoires d'Hermaut, qu'il n'a pas cités une seule fois dans sou livre.

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