LIVRE XI
et d'éloigner M. Obry de tout accommodement avec lui. Le Père d'Anjou, de leur compagnie, prêchait alors le carême dans l'église de Saint-Nicolas -des-Champs avec assez peu de suite. M. Joly, qui avait pris possession de sa cure pendant l'avent, ne négligeait pas le talent que Dieu lui avait donné. Ayant été installé pendant l'avent et ayant été extraordinairement goûté par ses auditeurs dès les premiers prônes qu'il avait faits durant les dimanches et quelques fêtes, il les continua pendant le carême, et tout le monde y accourait de toutes parts pour l'entendre. La manière dont il parlait de la pénitence, qui était très forte et toute différente du relâchement des Jésuites, jetait la terreur dans les consciences, et il exagérait ^ à un tel point Tabus que l'on faisait de ce sacrement et des grâces que J.-G. a méritées par son sang qu'il faisait une puissante impression sur les esprits. Les Jésuites, qui comparaient le concours de peuple et de personnes de considération que sa réputation attirait au prône, et ce nombre prodigieux de carrosses qui assiégeaient de toutes parts les portes de son église lorsqu'il prêchait, avec le peu de monde qui venait entendre deux ou trois heures après leur Père d'Anjou, ne purent s'empêcher d'exprimer par l'organe de ce confrère le dépit qu'ils en avaient. Ce Père, ne pouvant modérer sa passion, entreprit de faire passer M. Joly pour un janséniste caché et pour un hypocrite qui se déguisait à l'extérieur en soutenant qu'il ne l'était pas. Il prétendit que, dans le fond, ce curé prêchait des maximes encore pi us fortes et plus dures que celles qu'ils reprenaient depuis tant d'années dans les disciples de saint Augustin et qu'ils accusaient d'erreur; et l'aveuglement de ce jésuite alla jusqu'à lui faire réfuter dans ses sermons les choses mêmes que celui dont il ne devait être que l'organe avait prêchées dans son prône. Cependant, avec toutes ces invectives, il faisait d'autant moins de progrès qu'il était d'une suffisance très médiocre. Tous ses efforts, après qu'il s'était beaucoup rompu la tête dans de grandes déclamations, servaient plutôt à le décrier qu'à lui attirer l'approbation de ses auditeurs, et il n'y en avait pas un qui ne blâmât son procédé. Quelques-uns même, par le seul instinct de
1. Exagérer a ici, comme en plusieurs autres endroits de ces Mémoires, un sens tout particulier; il signifie insister sur.
leur piété et de leur religion, le quittèrent entièrement, ne pouvant pas souffrir qu'un homme de sa profession entreprît de décrier le ministère du père commun de l'une des plus grandes paroisses de Paris. Ce fut en vain qu'on tâcha de lui persuader que ce curé n'étant pas disciple de saint Augustin, il devait changer de conduite et ne point s'emporter contre lui par des invectives qui n'avaient aucun fondement. On ne lui put jamais faire comprendre qu'il se trompait, et il se persuada toujours qu'un homme qui prêchait aussi fortement que M. Joly devait être nécessairement du nombre de ceux que l'on appelait jansénistes. Cet entêtement le porta à continuer ses exclamations publiques qui retombaient toutes sur ce curé comme les plus grossiers le remarquaient visiblement.
Cependant celui qu'il attaquait avec tant d'excès demeurait toujours dans la modération, et tâchait de le convaincre par raison pour dissiper le spectre du jansénisme dont il avait donné d'autant moins de lieu de le^soupçonner, qu'en parlant de la grâce, de la contrition et des autres parties de la pénitence, il était fort éloigné des sentiments des disciples de saint Augustin. Mais ce Père, qui regardait ses talents avec envie et qui n'avait pas d'autre prétexte pour le décrier que celui de cette secte imaginaire, demeura ferme dans son opinion, et ne cessa point de déclamer contre lui.
Tous ceux qui avaient de l'estime pour lui reçurent avec mépris ou avec compassion les invectives de ce prédicateur passionné ; les plus sages conseillaient à M. Joly de prendre sa place et d'achever le carême, croyant que c'était le meilleur moyen de se justifier sur un point dont personne ne doutait ; car son aversion pour les disciples de saint Augustin était si grande qu'il ne pouvait s'empêcher d'en donner des marques en toutes sortes d'occasions. Il ne prit pas ce parti de continuer lui-même les sermons du Père d'Anjou pendant le carême ; au contraire il cessa lui-même de faire le prône à cause de ses indispositions pendant quelques dimanches de ce saint temps de pénitence ; et lorsqu'il les recommença, il suivit avec un peu trop de crédulité le conseil de ceux qui lui dirent que pour se disculper une bonne fois du prétendu jansénisme, il en devait faire déclaration publique, en se servant des plus fortes