LIVRE VIII
que la chaire de théologie serait remise au concours et à la dispute des prétendants et compétiteurs.
On fut surpris néanmoins de ce qu'après cette victoire que les opposants avaient remportée, ces religieux qui avaient, paru si échauffés pour la dispute se ralentirent tout d'un coup, soit qu'ils crussent que M. Manessier voudrait entrer dans cette lice, soit qu'ils appréhendassent que la Faculté aurait peu de disposition à juger équitablement de leur suffisance après s'être déclarée par un décret si solennel en faveur de ce concurrent. Mais quoique M. Manessier se fût assez exercé en ce genre de combat pendant sa régence en philosophie et dans le cours de sa licence en théologie pour ne pas craindre le choc, néanmoins il demeura toujours ferme dans sa première résolution, n'estimant point qu'il fût ni de la gravité d'un prêtre ni de la sagesse d'un théologien d'entrer en lice pour mesurer ses forces avec d'autres pour obtenir une charge ecclésiastique et spirituelle qu'on ne doit point ambitionner, et que la Faculté de théologie de Caen lui avait fait l'honneur de lui déférer volontairement sans qu'il l'eût jamais recherchée.
Dans cet embarras, les docteurs en théologie et plusieurs personnes d'honneur, tant de la ville que du présidial, qui avaient toujours appuyé l'établissement de M. Manessier dans cet emploi, ne voulurent point souffrir davantage que Fintérêt de quelques particuliers empêchât absolument Futilité commune de leur ville et de la province. Pour réussir dans ce dessein, ils s'avisèrent de supplier ce docteur de Paris de vouloir bien se faire associer au corps des docteurs et professeurs en théologie de la Faculté de Caen, afin d'avoir droit d'y enseigner dans les écoles en qualité de docteur régent et professeur ordinaire indépendamment de la chaire royale qui était si fort enviée. M. Manessier, qui se voyait prévenu par tant de témoignages d'honneur et d'estime, acquiesça tant au désir de ces messieurs qui le sollicitaient d'aller à Caen, qu'aux persuasions de ses amis particuliers qui le portaient à faire ce voyage dont le succès serait utile à l'Eglise.
Il Fentreprit donc au mois de septembre deFannée 1652, et ayant présenté au doyen et aux docteurs de la Faculté de théologie de Caen les lettres de son doctorat en celle de Paris, dont ils firent faire la lecture, il fut reçu et admis
par la Faculté de Caen, en considération de son mérite, au nombre des docteurs régents de la même Faculté, pour jouir des droits et privilèges appartenant à ce degré. On lui en expédia aussitôt des lettres signées par le doyen et les docteurs et scellées du sceau de la même Faculté.
Les Jésuites et leurs partisans ne purent plus dissimuler l'extrême déplaisir qu'ils eurent de cet établissement d'un docteur de Sorbonne dans Caen, quand ils virent que tous les efforts qu'ils avaient faits pour l'empêcher étaient devenus absolument inutiles. Il n'y avait plus aucun lieu de chicaner et d'intriguer en quelque tribunal ecclésiastique ou séculier, comme ces Pères avaient fait parleur violence au sujet de la chaire royale que le Parlement et la Faculté de théologie avaient adjugée à ce docteur. Mais l'esprit de leur compagnie n'était point encore épuisé, et à toute extrémité ils pouvaient remuer leurs derniers ressorts, qui sont la calomnie et la violence. Aussitôt qu'ils eurent appris l'association de ce théologien aux docteurs et professeurs de la Faculté de théologie, ils semèrent le bruit par toute la ville que ces docteurs s'étaient laissé surprendre, admettant en leur corps un hérétique couvert qui s'y était glissé adroitement pour corrompre la ville et la province par ses nouvelles opinions et par ses maximes pernicieuses qu'il allait enseigner dans l'Université de Caen. Et pour donner plus de créance à cette imposture si noire, un homme de qualité, faisant profession d'une piété non commune, lié de sentiments et de desseins avec les Jésuites, voulut bien avancer et soutenir cette calomnie dans le bureau des trésoriers. Ce fut M. de Bernières *, trésorier de France et directeur d'une compagnie de certains dévots, nommée l'Hermitage, pleine de l'esprit des Jésuites qui la gouvernait et qui s'est rendue célèbre par ses extravagances, qui dit à ses collègues qu'il était venu depuis peu de jours un nouvel hérétique dans la ville pour y répandre ses erreurs, et que pour le faire plus adroitement, il s'était couvert du nom de docteur en théologie de la Faculté de Paris, afin d'être admis en celle de Caen qu'il avait surprise; que tous les gens de bien se devaient unir ensemble pour s'opposer au dessein funeste de ce novateur, et qu'il ne le
1. Jean de Bernières-Louvigny, trésorier de France (1602-1659).