CHAPITRE XXIll
Intrigues des disciples de Molina dans la cour de Rome. Promotion d'Albizzy au cardinalat. Bref du Pape à M. de Tulle sur les cinq propositions.
Ceux qui savent que la cour de Rome est une machine qui se remue selon les révolutions des royaumes et des états ne s'étonneront pas de ce que les Jésuites et leurs partisans ne manquaient pas de faire valoir au delà des monts ce qui se passait dans Paris à l'avantage de la cause de Molina. La disposition de la cour de France avait donné au pape la hardiesse de mettre dans son bref contre M, l'archevêque de Sens une dérogatoire étonnante dont les spéculatifs de Rome attendaient Tévénement ; et comme ils avouaient eux-mêmes qu'ils considéraient les cl^oses de près et de loin, ils attendaient avec quelque sorte d'impatience comment cette clause si nouvelle pour les Français et
qui ne s'accommodait nullement avec notre jurisprudence [serait reçue]. De sorte qu'ils concluaient, que si elle passait en France, celle de Rome aurait tout l'avantage qu'elle en pouvait espérer.
Au milieu de toutes ces spéculations, le pape déclara des cardinaux dont il avait déjà créé deux dans un consistoire secret, dès le 19 de février, savoir : Impérial * de Gênes et Borromée* de Milan, et le même jour il en créa encore sept autres, dont Monsignor François Albizzy fut le troisième. Tout le parti de Molina fut couronné en sa personne, les Jésuites en triomphèrent, parce qu'ils prirent toute la part qu'ils devaient à la couronne qu'ils lui avaient mise sur la tête pour récompense de tant d'intrigues dont ils étaient redevables à son zèle et à sa fidélité pour le service de leur société dominante: et ce succès de leur politique fut une nouvelle amorce pour faire ranger dans leur parti un très grand nombre d'ambitieux. Leur joie fut d'autant plus grande que le bruit se répandit dès l'instant de cette promotion que ce nouveau cardinal logerait dans le palais de Sa Sainteté comme lui étant très intrinsèque, et comme il paraissait par là que cette créature dévouée à toutes les passions de leur compagnie avait plus de crédit qu'auparavant, ils en attendaient toutes sortes de secours et de protection.
Cependant cette promotion ne fut pas exempte de pasquinade, qui est presque inévitable à Rome. On dit que le pape avait élevé au cardinalat huit sbires et un espion : Che dice de la nova 'promoiionef — Olto sbirri e un espione. On donnait ce nom-là au cardinal Azzolin', parce qu'il [était accusé d'avoir] déféré à Sa Sainteté le cardinal Astalli tombé dans la disgrâce du pape et dégradé du nom de Pamphile; d'avoir révélé tous les secrets d'État aux Espagnols, et le bruit même avait couru que l'on allait ôter le
1. Laurent Impérial (1612-1673) né à Gênes, fut deux fois gouverneur de Rome. Il l'était eu 1662, lors de l'insulte faite h l'ambassadeur de France par la garde corse, et comme il facilita l'évasion des coupables, Louis XIV demanda et obtint sa deslilution.
2. Gilbert Borromée, petit-neveu de l'archevêque de Mdan, né en 1615, mourut en 1672.
3. Decio^Azzolin (1623-1689) jouit de la confiance des papes Innocent X et Alexandre VU. Il fut l'ami et le confident de Christine de Suède, et Clément IX le fit secrétaire d'État.