‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 329 sur 510 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

des religieux, quelques restrictions et oppositions qu'ils y apportassent, parce qu'ils étaient émanés d'une autorité supérieure à la leur, contre laquelle il n'était pas à leur pouvoir de prescrire. Il enchérissait ainsi sur l'emportement de sa première prédication, parce qu'après l'avoir faite il avait appris que les évéques prétendaient voir et examiner les privilèges des religieux pour les approuver ou les rejeter, ou les restreindre, et maintenir leurs ordonnances qui portaient que les réguliers se présenteraient devant eux pour renouveler les permissions qu'ils leur pouvaient avoir accordées d'administrer le sacrement de pénitence et de prêcher la parole de Dieu.

Néanmoins, comme cette proposition du Père de Lingendes passa dans la chaleur de son discours, et qu'il n'y avait personne, pour peu éclairé qu'il fût, qui n'en eût de l'horreur et ne fût persuadé du contraire, M. le curé de Saint-Paul ne la considéra que comme une suite du premier attentat que ce jésuite avait formé contre l'ordre hiérarchique, et se réduisit à faire négocier auprès de lui pour l'obUger à ne plus parler de ces matières dans la dernière prédication qu'il devait faire dans son église, parce qu'il eût été inutile de le porter à une réparation telle qu'il l'aurait souhaitée. Mais la fierté du Père de Lingendes ne fut pas capable de ce tempérament, et sans vouloir rentrer en lui-même et se rendre à la raison, il déclara qu'il suivrait l'impression du Saint-Esprit pour dire dans cette prédication tout ce qu'il lui suggérerait, ne prenant en cela la loi que de Dieu seul. Et dans cette vue il se prépara pour le sermon qu'il avait à faire le dimanche de l'octave de Pâques, et chercha les moyens de renouveler la guerre dans un jour qui n'est consacré qu'à la paix par les paroles de l'Évangile.

M. le curé de Saint-Paul s'efforça encore de le faire rentrer dans son devoir, et dans le moment même qu'il lui donna sa bénédiction en présence de J.-C. et de ses autels, il le pria de ne rien faire qui pût altérer la paix qu'il voulait garder avec lui, et le conjura de ne point parler de la proposition contestée, lui déclarant que s'il ne déférait pas à sa prière, il ne le souffrirait pas dans sa chaire et lui imposerait silence. Mais comme ce Père, qui se considérait comme le premier de tous les Jésuites, n'était nullement accoutumé à obéir ni à entendre de telles paroles, il lui répondit d'un

ton de voix assez élevé et avec un emportement qui parut même aux yeux de ceux qui étaient autour de lui : « Je dirai ce que j'aurai à dire, et après moi vous direz ce que vous voudrez. »

11 eut néanmoins l'adresse de réserver pour la fin ce qu'il avait projeté, afin de se garantir de Taffront de sortir de chaire avant qu'il eût achevé son sermon. Après qu'il eut conclu son sermon par le souhait qu'il fit à ses auditeurs de la vie éternelle, et qu'il eut prononcé deux fois ces paroles : Ainsi soit-il, il fit l'invective qu'il avait préméditée, redoubla tous ses excès contre la hiérarchie avec une indignation générale de tous les gens de bien, et parla si mal et d'une manière si faible de la puissance sur laquelle il établissait les privilèges de sa compagnie et des autres religieux, que l'on n'en pouvait conclure autre chose, sinon que le désordre de son discours était l'image de celui qu'il voulait établir dans la hiérarchie. Toutes les personnes intelligentes qui l'écoutaienl n'en eurent pas moins de compassion que d'horreur, et quoiqu'il fût environné de jésuites qui étaient venus à cette action comme à un nouveau triomphe, toutes les personnes équitables ne purent souffrir qu'il privât les évêques et les pasteurs d'une puissance ordinaire qu'ils avaient reçue de J.-C, pour en revêtir les réguliers qui ne l'avaient jamais reçue ni de lui, ni de toute l'Église. Il protesta hautement devant tout ce qu'il y avait de plus saint et de plus sacré dans l'Église qu'il n'avait jamais rien exagéré dans ses sermons, et ne s'était jamais mépris sur aucune matière. Et cependant cette déclaration même qu'il faisait si hardiment était une exagération toute visible et une très grande faute, puisqu'il se trompait grossièrement dans la matière hiérarchique dont il traitait, et que les raisonnements de la plupart de ses sermons étaient si subtils et si raffinés que le plus souvent ils ne prouvaient rien, ou ils prouvaient trop, ce qui sans doute était un défaut très considérable.

Quoique M. le curé de Saint-Paul ne dût espérer rien d'équitable de ce jésuite dans la disposition où il l'avait vu, il ne s'attendait pas néanmoins à cet excès dans toute l'étendue de ces circonstances. Il se persuadait que ce célèbre prédicateur, qui avait acquis de Testimedansle monde et qui avait souvent opposé sa modération et son silence

Page 1