‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 334 sur 510 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

pouvait s'y opposer sans s'élever contre son autorité et sans combattre la puissance de J.-C. On n'eut pas de peine à juger par cet ouvrage tout préparé que l'entreprise du Père de Lingendes était une véritable conspiration de sa société contre la hiérarchie, et qu'ils l'avaient concerté entre eux pendant le temps de l'assemblée du Louvre. Mais ils abandonnèrent bientôt cet écrit pour se garantir eux-mêmes du naufrage où leur aveuglement les avait jetés, et s'attachèrent uniquement à conserver leur vie et leurs biens, sans se mettre en peine de défendre davantage, dans une si fâcheuse conjoncture, cette vérité essentielle pour laquelle ils s'étaient vantés d'être prêts d'exposer absolument toutes choses.

Un si prompt changement de la cour surprit tout le monde; mais ce n'était pas l'effet de la seule négociation des curés; quelques paroissiens de Saint-Paul, très considérables par leurs charges, représentèrent à M. le cardinal Mazarin que la résolution que l'on avait prise à la cour d'exiler M. le curé était très odieuse en elle-même,. et très capable d'attirer de mauvaises suites si on n'y remédiait promptement; que l'honneur et l'autorité du roi n'étaient nullement intéressés dans cette contestation; que ce pasteur, qui avait rendu beaucoup de services à l'État durant les temps fâcheux d'où l'on ne faisait que de sortir, ne méritait pas ce traitement; que les pauvres, et particulièrement les crocheteurset les bateliers du port de Saint-Paul, qui le regardaient comme leur père, ne cesseraient pas de murmurer pendant son absence ; que leurs plaintes continuelles étaient une secrète disposition à la sédition et au tumulte, et que l'unique moyen de l'empêcher était de le rappeler promptement.

Ces remontrances firent tellement ouvrir les yeux à M. le cardinal Mazarin qu'il déclara qu'il n'avait nulle part à l'exil de ce curé, mais que c'était M™*' des Hameaux * qui avait aigri l'esprit de la reine par ses plaintes, et M. le chancelier qui s'était opiniâtre à le vouloir emporter et à faire un exemple en la personne de ce pasteur à cause de la fermeté avec laquelle il avait voulu lui-même remplir sa chaire lorsqu'il lui avait proposé d'y faire encore monter une fois le Père de Lingendes.

1. Suzanne Ardier, femme d'un président de la Chambre des Comptes de Rouen. ■- V. Tallemant des Réaux, VII, p. 31.

Ceux qui avaient du respect pour l'autorité de M. le chancelier lui parlaient diversement de cette affaire ; les uns tâchaient de l'adoucir par la considération du danger où étaient les Jésuites, les marguilliers et tout le quartier de Saint-Paul. Il y en eut d'autres, et ce fu[renjt des évêques, qui étant à la table de ce chef de la justice blâmèrent hautement la conduite de M. le curé de Saint-Paul, quoiqu'en défendant ses droits il eût soutenu leur cause, et louaient ce grand magistrat d'en avoir usé ainsi envers lui. D'autres, qui aimaient cet exilé et qui avaient aussi du respect pour M. le chancelier, le portaient à entrer dans cette ouverture qu'on lui avait faite pour sortir d'affaire, de sorte que M. le curé de Saint-Paul n'eut personne qui se déclarât plus hautement contre lui que ceux qui avaient un plus grand intérêt de le défendre.

Le vicaire et les ecclésiastiques de cette paroisse ayant accepté le parti qui leur était proposé, ils firent le service le dimanche, et M. le curé fut rappelé par le roi dans sa cure et rentra par la porte Saint-Antoine. Plusieurs du peuple de sa paroisse étant venus au devant de lui, il fut obligé de monter à cheval afin de se montrer à tous ceux qui ne le pouvaient voir dans le carrosse où il était. Les cloches sonnèrent à son arrivée; on chanta le Te Deum en témoignage de réjouissance de son retour, et les peuples se retirèrent chez eux paisiblement avec des louanges et des bénédictions de Dieu dans la bouche. Les Jésuites, qui sont toujours indisciplinables, quoiqu'encore tout mouillés du naufrage dont ils venaient d'être sauvés, renouvelèrent aussitôt leurs calomnies ; le Père Le Moine, qui porta le premier la nouvelle de cette entrée à M. le chancelier, lui fit le portrait de M. le curé de Saint-Paul rentrant dans Paris et donnant à son arrivée des bénédictions au peuple qui se prosternait devant lui. Mais cette accusation se trouva fausse par le témoignage que quelques-uns en rendirent à ce ministre qui en demeura satisfait.

Cette calomnie étant ruinée, les Jésuites firent courir contre ce curé un petit cahier où ils faisaient l'analyse de sa vie en forme de table et de sommaire des chapitres. Dans cet écrit, qui n'était composé que de deux pages, ils représentaient la naissance et la vie de ce pasteur, mais d'une manière si horrible et si indigne de chrétiens et de

prêtres quMls furent blâmés de tous ceux qui avaient le plus d'affection pour leur compagnie. Us n'y épargnèrent pas même l'honneur des dames qui étaient sous la conduite de ce docteur ; ils le chargeaient des crimes les plus exécrables et le menaçaient de la manière du monde la plus basse et la plus grossière. 11 firent encore courir contre lui cette même analyse dans une autre rencontre avec quelques additions, en lui reprochant d'une part d'avoir donné des bénédictions au peuple à son retour dans Paris, dont on s'était moqué à la cour, et en le menaçant de l'autre, par une inhumanité barbare, d'une mort semblable à son défunt vicaire, qui était mort étant à la garde-robe, sans sacrements, « digne mort, disaient-ils, d'un janséniste comme il était. » Telle était la charité de ces religieux envers les m(»rts, comme si les biens ou les maux temporels de cette vie n'étaient pas communs aux bons et aux méchants, ou que M. Coquerel, docteur de Navarre qui avait servi la paroisse de Saint-Paul avec beaucoup de capacité et d'exemple, et qui avait gardé à l'égard de ces Pères toute la modération possible, eût dû être traité en désespéré parce qu'aimant la hiérarchie et saint Augustin, il était mort subitement sans qu'on pût le secourir, après avoir offert depuis peu le saint sacrifice de nos autels.

Voilà ce que le dépit inspirait aux Jésuites pour se consoler de la confusion publique dont ils avaient été couverts dans le temps même qu'ils se croyaient couronnés de gloire. Ils étaient contraints de remarquer dans toute la suite de cette affaire un secret jugement de Dieu qui réprime l'insolence par des humiliations inopinées, qui sait changer la joie en deuil et en larmes.

Et superbos Verlere faneribus triumphos*.

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