LIVRE Xï
ensuite interrogés touchant l'enlèvement de ces exemplaires, avaient déclaré qu'ils les avaient tous chez eux, et qu'ils en seraient de si bons et si fidèles gardiens qu'il n'en arriverait pas de mal.
Dès que l'on eut appris en ce pays-là le procédé des commissaires de l'assemblée du Louvre, qui étaient si mal intentionnés pour le livre de M. d'Ypres, on écrivit à Paris que puisqu'ils en voulaient parler, et expliquer le sens de cet évêque touchant les cinq propositions qui n'étaient pas de lui, ils devaient l'examiner avec soin, et non comme des personnes qui courent et qui ont hâte ; que ce procédé touchait sensiblement les disciples de saint Augustin en Flandre, autant pour l'honneur des évéques que pour les mauvaises conséquences que les ennemis des sentiments de ce saint docteur en tireraient; qu'ils ne pourraient pas empêcher que quelques-uns ne les relevassent s'ils manquaient à leur devoir et ne faisaient pas justice à la doctrine et à la mémoire de ce saint évêque ; que c'était une chose inouïe que cette procédure que Ton tenait dans un jugement que l'on voulait donner à toute l'Église comme une règle; que ce serait un fait dont la honte et l'ignorance retomberaient sur ceux qui s'y étaient engagés; que M. de Matines avait une estime toute particulière pour M. de Sens; que sa vigueur l'animait et lui donnait du courage pour soutenir la cause de toute l'Église; que dans la persécution qu'ils souffraient pour la défense de la vérité et de la justice, ils regardaient les autres évêques défenseurs de la doctrine de saint Augustin comme ceux qui faisaient toute leur consolation et toute leur joie.
Lorque la nouvelle de la délibération du Louvre fut arrivée, ils mandèrent à leurs amis de Paris qu'ils ne pouvaient pas s'imaginer comment les évêques s'étaient fermé les yeux pour ne pas voir dans le livre de Jansénius ce qui y était en termes formels et doctrinalement; que les cinq propositions n'y étant pas, jamais ils ne feraient qu'elles y fussent; que l'on se devait fortifier plus que jamais pour soutenir la doctrine de saint Augustin ainsi qu'ils faisaient chez eux; que cette doctrine bien défendue soutiendrait toujours celle du livre de M. d'Ypres et ruinerait tôt ou tard l'opinion de Molina, quelque faction et quelque cabale que les Jésuites fissent pour le maintenir; que les hommes
avaient bien l'autorité de faire du mal à ceux dont l'unique but était de défendre la véritable grâce de J.-C, et les sentiments du plus grand de tous les docteurs ; mais qu'ils ne pourraientjamais les forcer à croire un fait qui n'était pas et qu'ils ne pourraient jamais vérifier *, quand ils auraient toute la science et toute la subtilité d'esprit imaginables; que le moyen qu'ils avaient employé dans cette discusion ne fut jamais de gens éclairés et qui fussent tant soit peu instruits des moindres règles de la philosophie; que l'on n'avait jamais condamné aucun auteur sur des propositions extraites dans ses œuvres en la manière que ces prélats prétendaient y avoir trouvé les cinq qu'on attribuait à cet évêque, et qu'en matière de livres et d'auteurs, il fallait toujours s'y prendre de bonne foi : secundum scri'pta et 'probata.
On mandait par une autre lettre que les Jésuites avaient beau triompher sur ce qui avait été fait par les évêques ennemis de la doctrine de saint Augustin, jamais ils ne feraient triompher leur Molina d'une doctrine si sainte et si révérée par le Saint-Siège et par toute l'Église. Que quand ils auraient encore une douzaine de condamnations de cette qualité, et encore de plus fortes et de plus précises, ils ne pourraient jamais s'en servir pour étouffer celle-là ; que c'était un fait trop bien établi et qui avait trop de défenseurs pour craindre qu'il lui arrivât jamais une si mauvaise fortune ; qu'il se trouvait aujourd'hui des gens qui défendaient Honorius et les autres papes qui étaient tombés dans de lourdes fautes, et qu'il y en avait de ce nombre parmi les Jésuites; qu'il y en avait qui faisaient l'apologie des écrits d'Origène et qui disaient que les erreurs que l'Église a condamnées y avaient été répandues par ses ennemis ou par ceux qui les avaient copiés, et que cet auteur célèbre était trop éclairé pour avoir cru toutes les extravagances et les erreurs qu'on lui attribuait ; qu'on en userait un jour ainsi à l'égard de M. d'Ypres, dont la doctrine était si conforme à celle de saint Augustin qu'on ne pouvait séparer l'un d'avec l'autre, non plus que le rayon du soleil.
(1) rén/?er signifie ici démontrer la vérité^ la réalité.