‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 337 sur 510 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Bruits répandus à Rome contre les disciples de saint Augustin de France. Persécution de quelques particuliers. La Congrégation de l'Inquisition de Rome censure une grande quantité de livres publiés pour la défense de saint Augustin.

Un homme déconsidération de la ville de Bruxelles reçut en ce temps-là une lettre qu'un ecclésiastique de Rome, qui avait part aux affaires de cette cour, lui écrivait le 2e jour du mois d'avril. Il lui mandait, qu'on y faisait courir un étrange bruit : que les jansénistes excitaient de grands troubles dans Paris ; qu'ils avaient formé un parti contre la cour de France afin de la forcer de remettre M. le cardinal de Retz en liberté; que l'attache qu'ils avaient à sa personne les avait portés à faire ce coup, et qu'ils espéraient de le faire réussir.

C'était un artifice des ennemis des disciples de saint Augustin et de ce cardinal tout ensemble, afin de les rendre également odieux au pape et à sa cour, car leur unique dessein était de faire comprendre auSaint Père que la cause de saint Augustin était tellement liée avec l'affaire de ce cardinal par l'union que ses disciples avaient avec lui, selon qu'ils le publiaient, qu'elles étaient inséparables l'une de l'autre. Cependant ils réussissaient par ces bruits, parce qu'ordinairement à Rome ils ne prennent les choses que comme le peuple, selon qu'on les leur présente et qu'elles sont conformes aux vues qu'ils ont. Et c'était un coup sûr que la haine qu'on portait aux disciples de saint Augustin ne pouvait pas manquer de retomber sur ce cardinal, si l'on pouvait prévenir l'esprit du pape, comme M. Hallier avait déjà essayé de faire pendant son séjour dans Rome. Et cette réflexion qui fut faite alors par un homme fort instruit dans les intérêts de l'une et de l'autre cour n'était pas sans fondement ; les mêmes adversaires faisant courir le bruit dans Paris que les disciples de saint Augustin cabalaient pour ce prélat ; de sorte que comme ceux de la cour du pape ne pouvaient pas pénétrer le véritable motif qui obligeait celle de France à se relâcher si inopinément en ce point et à rappeler si promptement M. le curé de Saint-Paul dans un temps où toutes sortes de considérations

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semblaient Tobliger à tenir une conduite toute différente de celle-là, il était aisé de lui faire passer pour vraisemblable cette cabale que l'on disait être formée en faveur de M. le cardinal de Retz, à qui ses ennemis et les leurs rendirent alors ce mauvais office.

Par une lettre du 6 du même mois, on mandait de Rome que c'était une chose admirable comment le pape, dans l'âge où il était, accablé de très grandes et de très dangereuses infirmités, se forçait pour se faire voir au peuple, et proposait un voyage à la campagne comme s'il eût été le plus fort et le plus vigoureux de tous les vieillards de sa cour ; que la semaine sainte il s'était fait porter au Vatican pour donner au peuple la grande bénédiction du jeudi saint; mais qu'il s'était contenté de la faire et n'avait assisté à d'autre office qu'à celui-là ; qu'il avait changé de dessein dans l'affaire de M. de Sens sur les nouvelles qu'il avait reçues de France, et ne voulait plus que son nonce poursuivît auprès du roi l'exécution de son bref, et que même il en avait révoqué les commissaires. Cette dernière nouvelle revenait entièrement à ce que l'on a déjà remarqué, que le pape, considérant les lettres pastorales et les ordonnances des évêques, et la lettre que les évéques de l'assemblée du Louvre lui avaient écrite au mois de juillet précédent, avait résolu d'en demeurer à sa constitution et de se contenter de la publication qui en avait été faite dans tous les diocèses de France, sans s'opiniâtrer davantage sur le change qu'on lui avait donné en l'animant contre M. de Sens, M. de Comminges et de M. de Beauvais, et que si depuis il changea de résolution, ce ne fut que sur l'ouverture que lui donna M. le cardinal Mazarin par le moyen de l'assemblée des évêques du 28 mars dernier.

Il y avait longtemps que le père Guérin, de l'ordre des chanoines réguliers réformés de Saint-Augustin, était exposé à la haine des Jésuites, qui ne pouvaient souffrir le rang qu'il tenait à Rome de procureur de sa congrégation. Il fut révoqué en ce temps-là, et étant parti pour s'en revenir en France, on publiait qu'ils empêcheraient son retour. Ils faisaient eux-mêmes courir le bruit qu'il s'en était allé pour éviter la prison dont il était menacé, et que c'était l'unique raison qui avait obligé ses supérieurs à le rappeler.

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Les lettres que l'on recevait de Rome portaient que le pape avait ordonné que les congrégations ne se tiendraient plus autre part que dans son palais de Montecavallo, et non plus chez les cardinaux, et que par là il avait le dessein de rompre celles qui se faisaient chez le cardinal de Médicis comme doyen, parce qu'il s'y tenait des assemblées où par occasion on traitait d'affaires qui ne plaisaient pas à Sa Sainteté. Que la Gazette avait publié que M. de Sens s'était entièrement soumis au cardinal Mazarin, et qu'après quelques menaces qui lui avaient été faites de la part du roi et dans la crainte qu'elles n'eussent leur effet à son égard, il s'était allé jeter aux pieds de ce cardinal pour lui déclarer qu'il ferait tout ce qu'il lui plairait, pourvu qu'il obtînt la faveur de sa protection.

Ce conte de gazette était le véritable bruit que les Jésuites faisaient courir afin de réchauffer le zèle de la cour de Rome et d'animer tout de nouveau sa fermeté contre M. de Sens pour obliger le pape à prendre parti et à faire quelque coup d'importance, ou par la publication d'une censure, ou par l'envoi d'un second bref.

On apprenait encore par ces mêmes lettres écrites de Rome que le pape faisait peindre deux tableaux pour son divertissement et pour conserver la mémoire des choses passées; que dans l'un il faisait représenter l'Almanach des Jésuites, et dans l'autre saint Pierre au-dessus de saint Paul, comme le seul et unique chef de l'Église, sans partager cette dignité avec cet apôtre des nations. Que l'on faisait grande estime chez quelques-uns des principaux cardinaux des écrits qui avaient été faits en France pour la défense de saint Augustin, et entre autres de celui qui portait pour titre la Défense de la Constitution^ que l'on estimait un ouvrage merveilleux et pris d'un très bon sens; que les amis des Jésuites faisaient courir le bruit qu'il y avait des Contre- Enluminures, mais qu'ils ne les montreraient à personne, et que l'on aurait bien souhaité de voir comment ils se seraient pris à réfuter une pièce si excellente.

Le 23« jour de ce mois, l'Inquisition de Rome fit un décret par lequel elle mit au nombre des livres défendus environ cinquante écrits dont le catalogue leur avait été suggéré par les Jésuites de la même ville, à qui leurs con^ frères de France et leurs suppôts, et entre autres MM. Hal-

lier, Amyot et les autres de leur parti TavaieQt envoyé, selon qu'ils l'avaient fait connaître quelque temps auparavant par leurs discours et par leurs menaces. Ce décret censurait la plupart des ouvrages qui avaient été faits pour la défense de Jansénius et de la doctrine de saint Augustin, en y mêlant aussi quelques autres qui n'y avaient nul rapport. Les ordonnances de MM. de Sens et de Comminges étaient comprises dans cette liste. On n'y avait pas mis la lettre pastorale de M. de Beau vais, apparemment parce qu'il ne s'était pas avisé de parler des causes majeures comme étant du ressort et de la juridiction des évêques en première instance; mais il paraissait visiblement à toutes les personnes équitables que cette censure avait été faite sans examen, et que l'on s'était contenté de condamner ces ouvrages sans les lire.

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