‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 350 sur 510 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

cardinal de Valençay ' fut élevé à cette haute dignité. Car comme il se figurait que M. le cardinal Mazarin lui accorderait sa demande sans nulle difficulté, il était aussi convaincu intérieurement que le pape lui en ferait expédier les bulles gratis pour le récompenser d'une légation qui avait été si agréable à la cour de Rome.

Un homme moins rempli que lui de sa propre estime aurait gardé quelque mesure dans l'exécution de ce grand dessein, pour parler humainement, sans mettre en considération les règles inviolables de la vocation aux dignités de l'Église dans lesquelles il était fort ignorant ; il aurait considéré avec attention s'il avait les épaules assez fortes pour soutenir ce pesant fardeau; si celui de qui dépendait cette nomination le considérait assez pour jeter les yeux sur lui; si cette charge était proportionnée à son mérite et à ses prétendus services ; il aurait employé les Jésuites pour faire réussir sa demande et les aurait intéressés à y engager tous leurs amis pour lui procurer un rang qu'il considérait comme un degré pour l'élever dans quelque temps à une dignité plus éminente. Mais il était trop pénétré de la connaissance profonde de son grand mérite pour suivre les règles ordinaires de la prudence humaine dans une entreprise où la faim de son ambition ne souffrait pas de retardement. Il se contenta d'en parler à quelques-uns de ses amis qui^ n'ayant pas assez de force pour lui faire quitter cette impression, se contentèrent les uns de le plaindre et les autres de s'en divertir entre eux.

Ensuite il en fit faire la demande par des personnes qui approchaient de M. le cardinal Mazarin et qui chérissaient ce docteur avec tous ses défauts qui leur étaient mieux connus qu'à lui-même. Mais ils ne le firent que pour empêcher son chagrin, et se conduisirent dans cette proposition comme étant persuadés qu'il leur serait impossible de rien obtenir. Il eut même le front de se faire voir et de se produire à la cour devant le premier ministre, afin que sa vue fût une recommandation tacite et une espèce de mémoire ar-

1. Achille d'Estampes- Valençay (1593-1646) grand-croix de Malte et général des galères de la religion, reçut d'Urbain VIll en 1643 le chapeau de cardinal, en récompense des services qu'il avait rendus à ce pape contre le duc de Parme.

tiQcielle po ur lui remettre dans l'esprit ses rares perfections ' .

M. le cardinal Mazarin, qui avait une idée de M. Hallier infiniment au-dessous de celle que ce théologien avait de lui-même, lui déclara et à ceux qui lui parlaient pour lai que, le considérant comme un bon docteur, il ne l'avait pas cru capable d'aspirer à une telle dignité, principalement à l'archevêché que monsieur son frère possédait avant sa mort ; que le mérite de ce docteur n'était pas tel qu'il se l'imaginait, et que pour lui, il n'avait jamais pensé qu'il prétendit à quelque chose de plus qu'à une pension de mille ou douze cents livres; que pour cela il s'offrait d'en parler au roi dans le temps. Et comme ils lui remontraient les grands services qu'il avait rendus à l'Église par ses écrits et par le succès de cette dernière affaire qui s'était terminée à Rome, et tâchaient de lui faire valoir ces choses comme étant d'un mérite extraordinaire, ce cardinal, qui savait comment le succès de cette affaire était arrivé, leur dit que c'était aussi pour cela qu'il avait cru qu'il pouvait mériter cette pension, qui serait toujours pour lui une très belle récompense, mais non pas un archevêché ni un évêché. 11 faisait bien voir par cette réplique qu'il connaissait M. Rallier pour ce qu'il valait. L'ayant ouï parler plusieurs fois et s'étant informé de quelle manière il parlait à la reine, il regardait comme une qualité très médiocre la rare suffisance et le génie dont ce docteur se glorifiait, et il ne parlait de le gratifier d'une pension que parce qu'il avait servi à une affaire dans laquelle il était intéressé et où le roi avait part.

Mais la nouvelle de ce refus frappa tellement M. Hallier qu'il ne put s'empêcher d'accuser le siècle d'ingratitude de ce qu'un mérite aussi élevé que le sien était si mal reconnu. Quelques-uns de ses amis, à qui il en fit ses plaintes, tâchèrent de le consoler. Pour lui, il prit le parti de se retirer à Saint-Malo pour digérer son amertume et pour éviter la honte dont il s'était couvert lui-même par une entreprise si téméraire^ si mal concertée et si mal exécutée dans toutes ses circonstances.

Le Père Annat, qui s'y était trouvé* aveclui, réussit mieux

Page 1