‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 354 sur 510 · LIVRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE XII

'la connaissance du monde qu'en ce temps-là. On ne peut remarquer plus visiblement la disposition où était le pape quand il l'envoya à ce prélat que par les termes dans lesquels il le conçut. Voici ce qu'il contenait :

(Voyez rimprimé.)

Innocentius Papa X, Venerabilis frater salutem et

Apostolicam benedictionem, etc.*

Lorsque ce prélat eut reçu ce bref, il le communiqua à ceux des évêques de l'assemblée du Louvre qu'il avait vus des mieux intentionnés pour la cause de saint Augustin, quoiqu'ils se fussent rangés aussi bien que lui au sentiment des commissaires et aux inclinations de la cour; pour leur faire voir combien on s'était précipité dans cette affaire en faisant plus que le pape et contre les intentions de Sa Sainteté. Non seulement ils en furent surpris, mais quelquesuns même d'entre eux en témoignèrent leur ressentiment aux principaux des commissaires. Quoique M. de Toulouse, à qui ils le présentèrent, n'en fût pas moins surpris que les autres, il ne put néanmoins souffrir leurs plaintes et les renvoya avec indignation, traitant ce bref de chanson, de bagatelle et de pièce supposée. M. de Montauban ne fut pas plus retenu; il s'emporta sur l'avis qu'on lui en donna et dit des choses qu'il aurait sans doute retenues s'il n'eût pas eu autant de part à la délibération de l'assemblée qu'il en avait eu, et déclara hautement qu'il n'en aurait pas le démenti. M. de Toulouse se remit aussitôt après et se proposa, ainsi qu'il avait fait reconnaître à M. le cardinal iMazarin sur la lettre de M. de Lodève, que Rome changerait bientôt de disposition et de conduite, quand le pape et ses ministres auraient vu la lettre que l'assemblée écrivait à Sa Sainteté. L'ouverture qu'il leur faisait pour poursuivre vigoureusement leur pointe touchant l'établissement de l'autorité souveraine du souverain pontife sur les églises de France lui paraissait trop belle et trop avantageuse à la cour de Rome pour pouvoir être refusée, outre qu'il savait que MM. les cardinaux, Spada, Chigi et Albizzi, étant unis aux Jésuites au point qu'ils l'étaient, et ayant un intérêt personnel à faire valoir la constitution, se trouveraient

1. Le bref est au ms. On lit en marge : Imprimé. Il est donc facile à trouver.

toujours disposés à appuyer de leur crédit la délibération de l'assemblée. Mais tous les autres commissaires furent étonnés par la conformité qu'ils remarquèrent dans ce bref avec la disposition où iM. de Lodève et ceux qui venaient de Rome mandaient que le pape se trouvait.

Les Jésuites mêmes en furent touchés sensiblement par la peine qu'ils eurent à se défendre des reproches que leur faisaient leurs amis de ce qui s'était passé, et de ce que le Père Annat avait avancé dans son dernier libelle, où il avait eu la hardiesse d'assurer que les cinq propositions se trouvaient dans le livre de Jansénius dans les mêmes termes et en autant de mots qui les composaient, au lieu que le pape disait dans san bref qu'elles semblaient être tirées du livre de cet évêque. Ils publièrent faussement que c'était un bref supposé par les disciples de saint Augustin, et que le pape ne l'avait jamais adressé à M. de Tulle. Mais comme on leur fermait la bouche en leur faisant voir qu'il ne contenait rien qui ne fût tout à fait conforme à la lettre de M. de Lodève et aux autres brefs que Sa Sainteté avait écrits au chapitre et à l'université de Poitiers depuis sa constitution, ils eurent recours à des explications ridicules qui ne pouvaient se soutenir.

Cela fit naître un combat assez considérable qui servit pendant quelque temps d'un agréable divertissement. Les Jésuites voulaient que ces mots quœ videbantur signifiassent que le pape avait vu ces propositions de ses propres yeux, et non pas : qui semblaient avoir été tirées de cet auteur, et que dans les brefs des papes on n'observait pas si régulièrement les règles de la grammaire touchant les mots, mais qu'on cherchait seulement à y faire entendre leurs intentions. Les autres au contraire soutenaient que les papes avaient accoutumé de parler latin en s'énonçant, et affectaient de ne se servir d'aucun mot qui fût contraire à l'usage de cette langue, tel qu'était celui qu'ils voulaient faire entendre par leur interprétation. Quelques-uns prétendirent encore raffiner sur l'explication de ces mots en disant : Quse videbantur, id est, aliquibus. Mais tout le monde rejeta cette vaine subtilité comme n'étant pas naturelle à ce bref. Cette contestation donna lieu à des hommes sages de proposer aux uns et aux autres de faire une assemblée de banquiers en cour de Rome et de notaires apostoliques pour faire la

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ionfrontation de ce bref avec plusieurs autres des anciens papes, et de déclarer ensuite en quel sens il fallait entendre ces paroles. Mais M. de Tulle, qui savait ce qu'il avait écrit au pape sur ce sujet et qui entendait la lettre de Sa Sainteté beaucoup mieux que pas un de ceux qui contestaient sur le sens de ces deux mots latins, n'en voulut pas d'autre interprète que lui-même.

Il est vrai que les Jésuites, ne pouvant satisfaire aux plaintes de leurs amis, firent tous les efforts imaginables auprès de ce prélat pour se rendre maîtres de la traduction de ce bref, afin de la faire d'une manière qui ne les pût blesser. Mais il déclara à tous ceux qui s'entremirent auprès de lui pour leur procurer cette grâce qu'il savait bien le français et qu'il entendait le latin, et qu'il voulait en être lui-même le traducteur, comme en effet il le fut, sans employer le secours d'aucun de ces Pères. Et comme ces mots quse videbantur ne pouvaient pas souffrir d'autre sens que celui qui leur était naturel, il les traduisit ainsi : qui semblaient, et les fit imprimer en cette forme dans les exemplaires qu'il donna au public en notre langue.

Les Jésuites ressentirent une plus vive douleur de cette impression que de toute la publication qu'on en avait faite de vive voix, car elle vérifiait contre eux que ce bref était véritable, et que ce n'était point un artifice et une fausse supposition des disciples de saint Augustin, ce prélat n'étant nullement de ce nombre, et étant en ce point un témoin qui ne pouvait être récusé que par des personnes qui ne craindraient pas de se rendre téméraires et ridicules tout ensemble. Ainsi la confusion leur en demeura, et les efforts qu'ils avaient faits pour s'en garantir ne servirent qu'à l'augmenter.

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