CHAPITRE X
T^ère Du Breuil, de l'Oratoire, est persécuté à Lyon par les Jésuites.
Comme il y a peu de modération à attendre des Jésuites lorsqu'ils ont le cœur enflé par de bons succès, on ne peut aussi se promettre aucune sincérité de leur réconciliation lorsqu'on leur a été une fois en butte. La congrégation de l'Oratoire en eut de nouvelles preuves dans la suite de cette année, et reconnut par la persécution qu'ils firent à Tun de ses plus célèbres prédicateurs que le Père Bourgoing, son général,, avait travaillé avec assez peu de succès à les réunir avec ces Pères qui ne pardonnent jamais, quoique leur accommodement eût passé pour une réconciliation solennelle.
On sait que la ville de Lyon est une des villes de France où les Jésuites ont le plus de crédit et où les maximes de leur morale relâchée sont en plus grande vénération. La congrégation de l'Oratoire y a aussi une maison, et les prêtres qui l'habitent ont acquis beaucoup d'estime parmi ceux qui font profession de vivre selon les règles de l'Evangile, parle soin que les supérieurs qui la gouvernent ont pris depuis longtemps d'y entretenir un nombre de Pères capables de soutenir cette réputation par leur sagesse et par leur vertu. Cette charge de supérieur étant vacante par la mort de celui qui l'occupait, on eut dessein de lui donner pour successeur le Père Du Breuil *, l'un des plus recommandables de toute la congrégation par sa piété, par sa science, et par l'applaudissement général qu'il remporta des excellentes prédications qu'il avait faites dans les plus considérables villes de ce royaume.
Mais il ne fut pas plutôt établi dans cette charge que les Jésuites, qui ont toujours cru que la charité et la jalousie ne sont pas incompatibles, publièrent par toute la ville que
i. Le Nécrologe parle d'un oratorien nommé J, Baptiste du Breuil (1619-1699), homme très distingué par sa science et sa piété, qui faillit être élu général. C'est à Rouen où il était curé de Sainte-Croix, qu'il éprouva les plus violentes persécutions de la part des Jésuites qui le firent traîner de prison en prison jusqu'en 1690. Serait-il ici question d'une autre personnage demeuré inconnu ?
celui que l'on venait de nommer pour remplir la place du supérieur de l'Oratoire à Lyon était un célèbre janséniste; qu'il avait une liaison particulière avec tous ceux de ce prétendu parti, et qu'il affectait de prêcher toutes les maximes les plus effrayantes. Ce bruit épouvanta d'abord quantité d'honnêtes gens qui aimaient la paix et qui chérissaient les prêtres de l'Oratoire. Mais ils reconnurent bientôt par la conduite de ce Père et par ses excellentes qualités que c'était une calomnie.
Aussi dans le fond, le principal jansénisme du Père Du Breuil, [c'était son talentj qui le rendait odieux aux Jésuites, qui craignaient avec quelque fondement que toute la ville de Lyon ne les quittât dès qu'il monterait en chaire, et qui ne le voulaient ni pour compagnon ni pour ami, parce qu'ils avaient dessein de dominer souverainement dans la chaire, dans le collège et dans la direction des consciences; de sorte que plus on s'efforçait de justifier ce Père contre leurs fausses accusations, plus ils s'attachaient à le déchirer parmi les personnes de leur dépendance.
Après avoir empoisonné l'esprit des peuples par ces impostures, ils employèrent les plus puissants de leurs amis pour prévenir contre lui l'esprit de M. l'archevêque de Lyon, Camille de Neufville*, frère du maréchal de Villeroy, qui ne faisant qu'entrer dans son siège appréhendait sur toute chose que son église métropolitaine ne fût troublée par les disputes du temps. Ce prélat, à qui le nom seul de janséniste donnait de l'horreur, ne se mit pas en peine de s'informer si le Père Du Breuil avait donné un juste sujet à cette accusation, se contentant de ce que lui en disaient des personnes qui avaient beaucoup de crédit auprès de lui par la connaissance qu'il avait de leur probité; et sans en délibérer davantage, il écrivit aussitôt au Père Général de l'Oratoire pour le prier de lui donner un autre supérieur que ce Père, et qui ne lui donnât aucun sujet de craindre qu'il lui fît des affaires dans sa ville.
Ce fut inutilement que le Père Général employa des personnes de condition pour représenter à ce nouvel archevêque ce qu'était le Père Du Breuil, et pour effacer de son
1. Camille de Neufville (1606-1698), archevêque de Lyon, était fils de Charles de Neufville qui fut ambassadeur à Rome.