LIVRE XII
suite elles mettraient toutes leurs pièces entre les mains des messieurs.
Sur cette remontrance, M. Mole, garde des sceaux, s'emporta assez hautement, et soutint que c'était une cabale de Port-Royal qui voulait envahir cette maison et en exclure la Mère de Saint-Benoît. Il lui suffisait que le Père Royon, jésuite, provincial de la province de France, fût oncle de cette religieuse pour la protéger, et son aversion contre Port-Royal était capable toute seule de lui faire prendre ce parti.
M. Le Nain eut assez de générosité pour ne pas demeurer muet. Il repartit avec assez de chaleur qu'on avait surpris M. le garde des sceaux, et qu'il priait le Conseil de considérer toutes les choses qu'il avait déjàexposées, afm qu'il s'empêchât d'être prévenu, comme leur chef paraissait dans cette affaire avoir de la préoccupation contre Port-Royal. Mais ni ses raisons ni son zèle n'empêchèrent pas M. le garde des sceaux de faire ordonner que les religieuses anglaises seraient remises le lendemain sur le carreau, et que la Mère Marguerite de Saint-Benoît rentrerait dans la possession de la maison de Liesse.
Depuis ce temps-là. les religieuses de ce monastère qui étaient dans celui de Port-Royal de Paris ayant présenté une requête au Conseil et mis toutes leurs pièces entre les mains du doyen des maîtres des requêtes pour faire connaître les fourberies de cette Mère de Saint-Benoît, M. le chancelier et M. le garde de sceaux, qui voyaient que le Conseil était sur le point d'être détrompé par l'éclaircissement de celte affaire, empêchèrent le rapport du doyen et remirent l'affaire au lendemain matin. Cependant, dès le soir même, ils donnèrent un arrêt dans le cabinet de M. le chancelier, ensuite d'un énoncé plein de faussetés et de calomnies, I comme quoi ces religieuses étaient effectivement de Port- Royal, ne prenant le nom de Liesse que pour établir dans cette maison un second Port- Royal, afin de répandre par ce moyen les erreurs de cette maison dans tout le faubourg Saint-Germain ; et sur cette supposition, ils ordonnèrent que la Mère de Saint-Benoît serait rétablie dans la maison de Liesse, avec défense à quelque religieuse que ce pût être d'empêcher son rétablissement.
et privées de leur maison, s'y rendirent pour la défendre, comme Ton voit par un procès-verbal en bonne forme le 15» jour d'octobre de cette année 1654, la Mère Marguerite de Saint-Benoît y vint aussi assistée d'un commissaire du Châtelet, d'un huissier du conseil et de plusieurs autres personnes armées, non seulement pour l'introduire dans cette maison, mais aussi pour en chasser par la force celles de ses sœurs qui y venaient pour la défendre. Et quoiqu'elles lui remon trassent qu'il n'était point nécessaire de leur faire aucune violence, puisqu'elles étaient disposées à la recevoir avec la sœur Catherine de Saint-Placide, sa compagne, et de lui déférer même comme à leur ancienne si le Père prieur le voulait ainsi, en attendant l'élection d'une supérieure dont elles avaient besoin; nonobstant ces remontrances qui étaient si justes, elle ne laissa pas de faire enfoncer la porte de la clôture et une porte de l'église, et eut encore commis de plus grands scandales s'ils n'eussent été arrêtés par quelques-uns des voisins. L'excès fut si grand que quelques personnes pieuses de l'hôpital des Incurables accoururent au secours de ces pauvres filles et firent comprendre aux ministres de sa passion que l'arrêt ne lui donnait pouvoir d'expulser que les religieuses anglaises qui n'y étaient plus, et que celles qui y étaient alors étaient filles professes de la maison même. Mais quoique cette procédure si violente et si scandaleuse ne pût être- soutenue par aucune apparence de justice, après même qu'elle eut fait rompre la clôture par l'enfoncement de la porte, elle ne laissa pas de mettre une garnison de gens armés dans le monastère, et ainsi d'exposer la pudeur de ces filles religieuses aux insolences et aux excèsde ces personnes, qui durant cette exécution les avaient déjà fait rougir diverses fois par plusieurs sales et outrageuses paroles. Ces pauvres filles, ne sachant où donner de la tête prièrent deux religieux de les mener chez le Père prieur des Bénédictins de Tabbaye Saint-Germain, qui leur chercha une maison en attendant qu'elles fussent assez heureuses pour recevoir un secours plus considérable.
Voilà quelle fut la récompense de la charitable compassion du monastère de Port-Royal envers ces filles affligées, et jusqu'où alla l'aversion de M. Mole, garde des sceaux, contre une maison qui méritait plutôt de ressentir les eff"ets de sa protection que d'être accablée par le poids de son autorité.