‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 473 sur 510 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Dès le 10^ jour de juillet de cette anaée 1655, M. Arnauld avait justifié sa première lettre par une seconde, qui contenait une réponse fort étendue à plusieurs écrits qu'on avait publiés contre lui; et quoiqu'il n'eût pas exprimé le nom de M. de Luynes*. qui était celui du duc et pair do France auquel il l'adressait, néanmoins il l'avait souscrite de son propre nom, ce qu'il s'était abstenu de faire dans les ouvrages qu'il avait mis au jour depuis dix ans.

C'était ce que ses ennemis avaient attendu depuis ce temps-là avec beaucoup d'impatience, ayant résolu de le flétrir par quelque censure, quoi qu'il pût écrire. Il ne leur importait pas quel ouvrage il mît en lumière pourvu qu'il portât son nom. Et quoique cette seconde lettre fût dans une approbation générale de tous ceux qui l'avaient lue sans passion, et que ceux-mêmes qui n'étaient pas favorables à sa personne ne pussent [sj'empêcher d'admirer la lumière, la force et l'éloquence de cette dernière production de son esprit, M. Cornet et ceux d'entre les docteurs de la Faculté qui étaient de concert avec les Jésuites pour ruiner les disciples de saint Augustin se servirent de cette occasion pour exécuter le grand dessein qu'ils avaient formé depuis tant d'années.

Le Père Annat, qui était plus irrité qu'aucun autre contre cette seconde lettre, n'omettait ni intrigues ni calomnies pour tâcher de la rendre odieuse à ceux qui avaient l'autorité. 11 publiait de tous côtés que la première proposition des cinq que le pape Innocent X avait condamnées y était soutenue en termes plus forts et plus exprès que celle qui était censurée comme hérétique par la constitution ; et il publiait que M. Arnauld venait de découvrir par cet ouvrage ce qu'il avait dans le cœur en faisant voir à tout le monde qu'il ne croyait pas qu'il y eût autre chose de condamné

1. Sans titre au ms. On peut mettre : Seconde lettre de M. Arnauld. Ses ennemis s'unisseot pour en préparer la censure.

2. Louis-Charles d'Albert, duc de Luynes (1620-1690), marié 1° à Marie-Louise Séguier; 2» à Anne de Rohan Montbazon, sa tante, S» à Marguerite d'Aligre.

708 MÉMOIRES DE GODEFROl HERMANT

par cette bulle que les cinq propositions en elles-mêmes. Il écrivait et faisait écrire par ses émissaires contre cette lettre qui exposait aux yeux du public sa mauvaise foi et celle de quelques auteurs de son parti, et embarrassant l'affaire de M. Arnauld avec celle de M. le cardinal de Retz, il voulait faire comprendre à la cour que la condamnation de ce docteur était un grand coup d'état, en même temps qu'il tâchait de faire concevoir aux évêques qu'elle était absolument nécessaire pour le repos de l'Eglise.

Ce jésuite et tous les docteurs du parti de Molina avaient passé près de deux mois à délibérer des moyens qu'ils embrasseraient pour exécuter leur dessein. Enfin ils crurent qu'il fallait tenter la voie de la Faculté de théologie, et ne se mettre en peine ni des règles de l'équité naturelle, ni des formes de la justice, ni des principes de la religion, ni des remords de la conscience, pourvu qu'ils eussent le malheureux avantage de dégrader du rang de docteur ce savant théologien, et d'envelopper dans sa condamnation ceux qui auraient assez de générosité pour le défendre.

M. Cornet, qui dominait souverainement dans la Faculté de théologie, avait fait nommer pour syndic M. Claude Guyart, docteur de la maison de Navarre, élevé dans le mépris et dans l'aversion violente de la doctrine de saint Augustin. Le mérite de M. Arnauld lui était connu plus qu'à aucun autre, parce qu'ayant été en même temps sur les bancs, il était témoin du succès extraordinaire que ce docteur avait eu dans ses actes pendant leur licences, il y avait déjà plus de vingt-cinq ans. La meilleure qualité qu'il avait pour s'acquitter du syndicat était sa déférence aveugle pour les sentiments de M. Cornet, dont il considérait les ordres inviolables, et de s'estimer trop heureux d'être son organe dans toutes les délibérations de ce corps célèbre. Ce fut par là qu'il commença sa nouvelle magistrature, et celui qui l'avait élevé à cet emploi voulant recueillir tout d'un coup le fruit qu'il s'était proposé dans ce choix assez surprenant lui inspira de proposer à la Faculté, dans l'assemblée du prima mensisde novembre, d'examiner une lettre que M. Arnauld avait fait imprimer depuis peu de temps, et dans laquelle il prétendait qu'il y avait beaucoup de choses à redire.

M. Cornet s'était fortifié d'un nombre extraordinaire de moines pour le succès de cette délibération, et ils étaient

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