CHAPITRE XKVll
Calomuies répandues à Uoiiie contre Poit-Royal et M. Araauld.
Lorsque toute la faction molinienne conspirait dans la Faculté de théologie de Paris pour censurer la deuxième lettre de M. Arnauld, il reçut une lettre italienne d'un gentilhomme siennois, nommé Cosimo Brunetti, qui lui apprit les étranges impressions que le pape avait prises de sa personne et de sa conduite. Ce gentilhomme, qui était fort connu de Sa Sainteté, lui mandait que le voyage qu'il avait fait par l'Allemagne, la Flandre, la Hollande, l'Angleterre et la France, pendant lequel il avait toujours remar-
que avec grand soin les discours que l'on avait faits en sa présence touchant les différends qui étaient entre ceux que l'on appelait Jansénistes elles Molinistes, au sujet des cinq propositions de la grâce condamnées par le pape Innocent X, d'heureuse mémoire, dont il avait eu Thonneur d'entretenir autrefois le pape [Alexandre Vil], lorsqu'il était cardinal, l'avait fait porter avec une curiosité extrême de s'informer particulièrement de cette affaire dans son voyage en France. Que pour cela il avait été à Eort-Royal afin d'avoir une entière connaissance de ce qui s'y faisait et des personnes qui y demeuraient ; que sa venue, qui avait été, comme M. Arnauld savait, tout imprévue et nullement attendue en ce pays-là, l'avait persuadé entièrement du contraire de ce qu'on lui en avait dit et de ce qu'il avait lu en quelques écrits fort piquants; et qu'il s'était cru obligé comme bon catholique de représenter de vive voix à Sa Sainteté tout ce qu'il avait vu et ouï, afin de justifier ces Messieurs qu'on appelait jansénistes des impostures diaboliques et des pernicieuses calomnies dont il voyait qu'on attaquait leur modestie et leur innocence ; qu'il avait donc parlé à Sa Sainteté la semaine précédente, après la génuflexion et le baisement des pieds accoutumé ; qu'elle l'avait écouté avec beaucoup de bonté, mais qu'il avait remarqué que les médisances étaient venues jusqu'à ses oreilles; qu'elle s'était même découverte en partie et [avait] dit que pour ce qui était de Textérieurdes mœurs, elle savait qu'on vivait à Port-Royal plutôt avec édification qu'autrement, mais qu'elle doutait de l'intérieur, et que ce qui causait ce soupçon, ou plutôt cette assurance, c'étaient les ouvrages faits par les personnes de ce lieu-là, et ceux de M. Arnauld en particulier; ce qui lui faisait juger, à lui qui écrivait cette lettre, que ce docteur devait faire une déclaration de ses actions et de ses sentiments tout le mieux qu'il pourrait, la lettre qu'il avait écrite ne suffisant pas. Qu'il passait pour le chef du parti et de la faction des jansénistes, pour premier moteur de tous les troubles, l'instigateur querelleur et séditieux; que c'étaient les titres qu'on lui donnait à la cour; mais qu'il se devait contenter qu'on lui donnât cet avis, parce qu'avant d'être condamné pour tel il y pouvait encore apporter remède, et qu'en se défendant il défendait tous les autres; qu'il le tenait pour un très bon prêtre et