LIVRE IX
5" Que cet écrit leur ayant été envoyé à eux, évêques, ils en ont voulu faire part aux autres prélats leurs confrères, afin qu'ils reconnussent combien on abusait de leur nom et de leur autorité, en poursuivant par toutes sortes de moyens la condamnation des cinq propositions sans vouloir distinguer les sens, ce qui était un scandale pour les hérétiques, un violement des règles de l'équité naturelle, et une infraction des lois de la vérité ; que cela leur avait paru nécessaire pour détromper en même temps tous les fidèles à qui l'on imposait tous les jours par des calomnies que l'on ne cessait de répéter, que les docteurs disciples de saint Augustin qui étaient à Rome faisaient tous leurs efforts pour faire autoriser par le Saint-Siège la doctrine des hérétiques, lorsqu'ils la détestent et la condamnent devant le vicaire de J.-C, et qu'ils travaillent seulement pour empêcher que sous le nom des évêques de France, Molina ne s'autorise dans l'Église et ne fasse tous les jours revivre en la personne de ses disciples l'erreur des Pélagiens et Semipélagiens, dont l'Église avait triomphé par la doctrine du grand saint Augustin.
6° Qu'enfin ils leur déclaraient que c'était là l'unique dessein qu'ils avaient eu dans leur députation, comme étant le seul et unique [que ceux] qui ont de l'amour et du respect pour l'Église doivent avoir, et qu'ils ne prétendaient autre chose dans toutes les instances qu'ils faisaient à Sa Sainteté que de faire exempter de toute censure ce sens légitime de la grâce efficace qu'on pouvait renfermer dans ces propositions, étant prêts d'exposer tout ce qu'ils avaient de plus cher au monde pour le défendre.
Sitôt que cet écrit fut imprimé, ils le distribuèrent euxmêmes à plusieurs de leurs confrères qui étaient alors à Paris. Ils le firent mettre entre les mains de M. de Marca, pour lors nommé à l'archevêché de Toulouse, et lui firent représenter les motifs qu'ils avaient eus en faisant publier ce petit ouvrage. D'abord il approuva cette conduite et parla de l'écrit avec estime ; mais il ne demeura pas longtemps dans ce sentiment, non plus que plusieurs autres évêques qui l'avaient loué après l'avoir lu. Le P. Annat, qui en reçut un exemplaire, ne l'eut pas plutôt lu qu'il se déclara contre et témoigna que si cet écrit subsistait il serait aisé aux Jansénistes de faire voir que ce seraient ceux de sa compagnie qui auraient été condamnés, et non pas eux. Il s'emporta jus-
qu'à dire qu'il le ferait condamner par le pape comme un attentat fait à son autorité : « Comment, s'écria-t-il, ce sont donc les Jésuites qui sont condamnés, et les Jansénistes absous ! Et c'est tout le contraire. » M. Cornet parla en ces mêmes termes et s'en servit pour faire voir comment les disciples de saint Augustin avaient défendu les cinq propositions devant le Saint Père. Les docteurs qui étaient dans sa dépendance le déchirèrent et publièrent partout qu'il n'était fait que pour éluder la condamnation du pape. M Guyart, docteur de Navarre dévoué à M. Cornet, et depuis syndic de la Faculté, en fît des reproches à un docteur de sa connaissance et lui dit que les Jansénistes n'étaient de guère bons politiques de publier ainsi dès écrits après coup et de fabriquer de telles pièces pour rendre la censure de Rome illusoire ; que c'était une pièce supposée et faite à dessein de prévenir l'éclat du foudre; mais que le pape ne souffrirait jamais une fourberie si manifeste. Ce docteur lui repartit que cet écrit était très véritable, que Sa Sainteté l'avait favorablement reçu il y avait déjà plus d'un mois; que si la censure était telle qu'on disait, Sa Sainteté pourrait y avoir eu égard, puisque les qualifications des propositions ne tombaient toutes que sur le sens d'un côté et non sur celui du milieu ; qu'on ne disait point que cet écrit fût censuré, et que même il fallait plus qu'une censure pour le condamner; que l'on savait bien qu'on le pouvait mettre dans Vlndex expurgatorius, mais qu'il serait nécessaire d'une condamnation expresse de ce sens du milieu afin qu'on pût dire qu'il fût condamné. Mais si les plus échauffés pour le molinisme et pour faire valoir la bulle qu'on attendait contre les disciples de saint Augustin s'efforçaient ainsi de [décrier*] cet écrit partout chez M. le chancelier et chez les évêques qui avaient député M. Hallier et ses collègues, et chez les plus considérables officiers du royaume, les personnes désintéressées et sans passion en parlaient d'une manière bien plus favorable. Il y en avait qui soutenaient qu'il pouvait servir pour redonner la paix dans l'Église, puisque les disciples de saint Augustin y détestaient les erreurs de Luther et de Calvin qu'on leur avait attribuées jusque-là, et qu'on s'était persuadé qu'ils soutenaient. Et quelque chose que les Jésuites leur