LIVRE VIII
à des personnes de mérite et de qualité. Aussi depuis, le voyant contraint de céder à la violence de ses adversaires et de quitter la ville de Gaen, elle lui envoya un ecclésiastique pour lui en témoigner son déplaisir et pour lui faire des offres de service.
Environ trois semaines se passèrent dans ces diffamations d'un docteur de Sorbonne irréprochable en sa doctrine et dans ses mœurs; mais les Jésuites, qui le diffamaient par eux-mêmes et par les langues envenimées de leurs émissaires, se trouvaient réduits à déplorer comrne un grand malheur que leurs accusations, auxquelles M. Manessier nVpposa jamais que la patience, le silence et la modestie, trouvassent si peu de croyance dans l'esprit des honnêtes gens qui n'étaient point de leur congrégation; de sorte que toutes leurs calomnies ne purent empêcher que ce docteur ne fît son affiche avec les autres docteurs en théologie de l'Université de Gaen pour avertir les écoliers qu'il commencerait ses leçons le 10 d'octobre 1652.
Mais les leçons qui devaient commencer le jeudi ayant été différées de quelques jours^ le lundi suivant M. de ChamboyS gouverneur de la ville et du château de Gaen, fit dire à M. Manessier qu'il voulait lui parler ce jour-là. M. le procureur du roi au présidial trouva bon que la visite fût remise au lendemain matin^ voulant faire l'honneur à cet ecclésiastique de l'y accompagner. Ils allèrent ensemble au château où le gouverneur, voyant ce magistrat, ne voulut point en sa présence exécuter la résolution qu'il avait prise avec les Jésuites d'interdire à ce docteur sa fonction de [professeur de] théologie. Il se plaignit seulement que ce théologien eût entrepris sans son ordre ou sans celui de Son Altesse ^M. le ducj de Longueville cette charge en l'Université de Gaen. A quoi M. Manessier répondit librement que par son degré de docteur en théologie de la première Université de l'Eglise, ayant le pouvoir d'enseigner dans toutes les autres avec leur agrément, il n'avait pas cru qu'après son association en celle de Gaen il fallût autre chose pour y faire des leçons publiques, et pour le moins que la Faculté de théologie, qui l'avait associé et invité dans son corps, ne lui avait
1. Pierre de Rosnivioeii, seigneur de Cbamboy, capitaine-lieu teuant des gendarmes du duc de Longueville, fut nommé gouverneur de Caen en 1652.
pas fait entendre que le consentement de M. le duc de Longueville ou de M. son lieutenant fût une condition requise pour jouir des droits de cette association, l'un desquels était d'enseigner la théologie dans les écoles. M. le procureur du roi appuya cette réponse, ajoutant qu'elle était conforme aux ordonnances de ce royaume et aux bulles des papes ; qu'il ne s'agissait plus de la chaire royale qui était remise au concours, à quoi ce docteur de Paris n'apportait nul empêchement, n'étant point venu pour entreprendre sur le droit des autres, mais seulement pour satisfaire au juste désir de plusieurs gens d'honneur, tant du présidial que de l'Université et de la ville, qui avaient souhaité de le v<5ir admis au nombre des docteurs en théologie de leur Faculté, ce qu'elle lui avait offert et accordé volontairement.
Ces raisons n'étaient que trop suffisantes pour arrêter l'exécution du dessein qu'avait formé M. de Ghamboy d'empêcher les leçons d'un professeur en théologie, docteur de Sorbonne, s'il n'eût engagé sa parole aux Jésuites, qui s'étaient chargés de l'éducation de ses enfants. C'est ce que M. Manessier apprit bientôt après, car étant retourné au château le lendemain matin avec un curé de la ville et un docteur de la Faculté pour saluer M. le comte de Dunois*, fils aîné de M. le duc de Longueville, il sut du précepteur de ce jeune prince que les Jésuites ne cessaient de solliciter et d'animer Contre lui M. de Chamboy. « S'il était, lui ditil, en leur pouvoir, ils feraient décharger sur vous le canon du château, et je m'étonne que M. de Chamboy vous fît hier tant de civilité, m'ayant témoigné qu'il avait ordre de vous interdire vos fonctions. » L'avis se trouva véritable; car M. Manessier ne fut pas plutôt de retour en son logis qu'un officier du château lui vint dire que M. le gouverneur désirait l'entretenir après midi. Quoique ce docteur sût fort bien quel devait être l'entretien qu'on lui préparait au château, il ne laissa point d'y aller par obéissance, et il y trouva deux ou trois officiers de l'hôtel de ville, gagnés par les Jésuites, et quelques personnes de condition qui avaient dîné avec M. de Chamboy.
1. Jean-Louis Charles d'Orléans, comte de Dunois (1646-1694), entra au noviciat des Jésuites, en sortit ensuite et fut ordonné prêtre à Rome. Il devint fou, et mourut interné dans une abbaye près de Rouen.