‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 7 sur 510 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

Ce gouverneur étant debout, tête nue, et s'adressant à ces messieurs, parla de M. Manessier en ces termes : « Monsieur m'ayantfait l'honneur de me venir voir m'a déclaré la sincérité de ses intentions, et véritablement on ne peut nier que toute la ville ne lui soit obligée. Mais tout le monde ne goûte pas bien ses bons desseins, et c'est un malheur qu'il s'y trouve de fortes oppositions qui pourraient causer quelques troubles. Nous sommes obligés d'aller au devant de ce mal, et le devoir de notre charge nous porte à supplier Monsieur de vouloir quitter son entreprise et de se retirer pour le bien de la paix. »

M. Manessier, sans s'étonner d'un compliment de cette nature, lui répondit en ces termes : « S'il ne s'agissait, dit-il, que de mes intérêts particuliers, il me serait aisé, Monsieur, de vous obéir en quittant une charge que je laisserais sans peine à un autre, ne l'ayant jamais enviée à personne. Mais comme il est question de la cause commune d'un corps qui m'a fait l'honneur de m'associer à ses autres membres, je ne puis sans crime blesser ses droits en les abandonnant trop facilement. Je vous supplie donc, Monsieur, de trouver bon que je communique à l'Université les ordres que vous me donnez. » Un des bourgeois prenant la parole dit que c'était un fait de police qui ne regardait pas l'Université. « Mais, repartit ce théologien, puisqu'il s'agit seulement d'enseigner, ce n'est qu'un point de doctrine dont la connaissance appartient aux Universités par les règlements de TÉglise et les ordonnances de ce royaume. » Le bourgeois se tut ; M. de Chamboy voulant aussi fermer la bouche à M. Manessier lui dit : « Vous me contraignez de vous déclarer que j'ai ordre exprès de la Reine d'empêcher l'ouverture de vos leçons. Ne m'obligez point d'user de mon pouvoir. » Ces paroles menaçantes n'épouvantèrent pas trop ce docteur de Sorbonne, et il répondit modestement : qu'en ce qui regardait les droits et les affaires des Universités, comme dans le sujet présent, nos rois avaient accoutumé de faire savoir leurs intentions aux compagnies d'une manière un peu différente de celle-là, et que la coutume était d'adresser leurs ordres, soit au recteur et à toute TUniversité, soit aux Facultés particulières. Qu'au reste, il était difficile à croire que la reine, étant juste comme elle l'était, eût voulu condamner un prêtre et un docteur en Sorbonne sans l'entendre, et seulement sur de faux rap-

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ports que ses ennemis lui auraient pu faire, soit de ses mœurs soit de sa doctrine. »

M. de Cliamboy, paraissant piqué de cette réplique, dit àce docteur d'un ton plus haut: « Doutez-vous de la vérité de mes paroles et que j'aie reçu les ordres de Sa Majesté pour vous empêcher d'enseigner? n Quoique M. Manessier n'ignorât point quelle réponse on pouvait donnera ces mots, qui était de supplier ce gouverneur de lui montrer les ordres dont il parlait, ce qu'il n'eût pu faire sans lui donner gain de cause, néanmoins, voulant demeurer dans la modestie, il ne répondit rien. Car encore qu'il y eût une lettre de cachet que les Jésuites avaient fait adressera M""» l'abbesse de Caen, qui l'avait mise entre les mains du gouverneur à la sollicitation de ces Pères, néanmoins cette lettre était générale et donnait ordre simplement de ne point souffrir qu'aucune doctrine nouvelle s'enseignât dans la ville de Caen, sans qu'il y fût dit un seul mot de M. Manessier, ainsi que cette abbesse le lui déclara quelque temps après. Et d'ailleurs on ne pouvait soupçonner ce docteur avec la moindre apparence de vouloir enseigner des nouveautés en théologie, puisqu'il soumettait ses leçons au jugement de la Faculté, outre qu'il avait fait une profession publique par son affiche de vouloir expliquera ses auditeurs les sentiments de saint Thomas^ qui ne sont pas nouveaux dans les écoles. Kt il est visible que si M. de Chamboy eût eu quelque ordre plus précis de Sa Majesté contre ce théologien, il n'eût pas manqué de le produire alors, comme il fit depuis pour justifier de sa part un procédé si extraordinaire. Aussi voyant que ce moyen lui manquait, il passa des menaces aux prières, disant à ce docteur qu'il le suppliait très humblement de vouloirseulement différer ses leçonsjusqu'à l'arrivée de M. le duc de Longueville, qui devait être à Caen dans trois semaines. M. Manessier dit qu'il en parlerait à l'Université et qu'il ne voulait pas s'opposer à ce retardement.

M. le procureur du roi, étant informé de ce qui s'était passé au château sur le sujet de ce docteur, procura pour le jour suivant une assemblée extraordinaire de l'Université, où M. Manessier ayant été oui sur l'empêchement qu'on voulait apportera ses leçons, et ayant déclaré que son intention était d'enseigner la théologie des saints Pères de l'Église et digérée par saint Thomas, et qu'enfin il soumettait

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sa doctrine au jugement des Facultés de Paris et de Caen, il fut arrêté: 1° que M. le duc de Longueville serait supplié au nom de toute l'Université de faire cesser les empêchements qui pourraient être donnés aux leçons de M. Manessier, personne très recommandable et désirée instamment par un grand nombre d'écoliers; S'^ que quatre docteurs ou professeurs iraient vers M. de Chamboy, gouverneur, le supplier d'écrire pour cette fin à Son Altesse.

Ces deux conclusions furent exécutées. On écrivit à M. le duc de Longueville au nom de toute l'Université pour M. Manessier en la cause duquel ce corps était notablement intéressé. Et M. de Beaussieu, docteur en théologie, fut député vers Son Altesse pour lui présenter cette lettre, l'informer amplement de cette affaire, et lui remontrer lajustice des prières que lui adressait l'Université de Caen par la lettre qu'elle se donnaitThonneur de lui écrire.

Quatre docteurs de la même Universilé de Caen allèrent trouver M. de Chamboy pour le supplier en son nom d'écrire à M. le duc de Longueville, afin de lui représenter l'innocence et la bonne conduite de M. Manessier qui n'avait en rien contribuéauprétendu trouble qu'on lui voulait imputer. Ce gouverneur leur promit de satisfaire à leur demande, témoignant l'estime qu'il faisait de ce docteur de Sorbonne et l'étonnement où il était de voir plusieurs personnes s'opposer à ses bons desseins; que pour lui il n'en pouvait croire que du bien, et qu'il souhaitait que l'empêchement qu'il avait été obligé d'apporter à ses fonctions fût bientôt levé par Son Altesse.

Pendant que l'Université de Caen travaillait à lever ce fâcheux obstacle, la société des Jésuites s'appliquait à en former un nouveau. Il y avait alors à Caen un président à mortier du Parlement de Normandie à qui les Jésuites persuadèrent que M. Manessier s'était intrus dans l'Université de Caen contre l'arrêt d'une cour souveraine pour y enseigner des erreurs abominables. Ce magistrat, ne croyant point que des religieux du nom de Jésus fussent capables d'avancer sans preuves une accusation si atroce, qui dans le fond n'était qu'une pure calomnie, demeura persuadé que cet ecclésiastique était un hérétique couvert qui avait occupé par surprise la chaire de théologie que le Parlement avait remise à la dispute.

Dans cette fausse persuasion, il manda chez lui les curés de la ville qu'il croyait avoir contribué à l'introduction d'un hérétique dans l'Université. Cinq de ces messieurs le vinrent saluer en son logis où se trouvèrent peu après deux Jésuites, l'un desquels, y ayant appris la mort de M. Le Guerchois, ne put contenir sa joie, ni s'empêcher de dire que c'était une très bonne nouvelle d'apprendre la mort d'un grand janséniste.

Mais M. le président de Couronne, fâché d'ouïr ainsi déshonorer la mémoire d'un homme illustre qui avait dignement exercé la charge d'avocat général au Parlement de Normandie, réprima l'audace de ce jésuite par ces paroles du Sage : lauda post mortem.

Il eût été à souhaiter qu'il ne se fût pas montré moins équitable aux vivants qu'il le voulait paraître envers les morts. Car bi cela eût été ainsi, il n'eût point noirci comme il fit la réputation de plusieurs ecclésiastiques d'une croyance et d'une vie irréprochables; il n'eût pas dit que leur doctrine était la doctrine du diable ; enfin il n'eût point attribué cette prétendue doctrine diabolique à un docteur de Sorbonne qu'il ne connaissait que par les faux rapports de ses injustes accusateurs. L'un des curés voulut dire un mot en faveur de cet innocent accusé, mais ce juge lui ferma la bouche, ajoutant que si ce professeur avait la hardiesse de monter en chaire, il irait lui-même dans les écoles l'en faire descendre et quitter la robe avec le bonnet. Les curés [furent si] surpris de ce traitement si étrange qu'ils attendaient si peu d'un magistrat de cette qualité qu'ils se retirèrent. Au sortir de là, deux d'entre eux vinrent sur le champ en faire le récit à M. Manessier, et lui racontèrent les invectives et les menaces qu'ils venaient d'ouïr, et dont les Jésuites avaient été bien aises d'être les témoins comme ils en avaient été les instigateurs.

Ensuite, M. de Couronne^ voulant essayer s'il ne pouvait pas lui-même par son autorité ou par ses prières porter ce docteur à se retirer, l'envoya prier de le venir voir. M. Manessier, qui avait appris de l'Écriture à révérer toutes les puissances ordonnées de Dieu, alla rendre ses respects à ce magistrat, chez lequel un curé de la ville, un maître des comptes, et un trésorier de France lui firent l'honneur de l'accompagner.

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