LIVRE IX
blessée par le refus qu'on en pouvait faire pour quelques raisons.
M. le nonce exécuta ponctuellement son ordre dans l'audience que le roi lui donna le mercredi troisième jour de juillet; et ayant donné quelques louanges au roi, il se retira après que Sa Majesté lui eût témoigné sa satisfaction sur cette bulle, et promis d'employer son zèle et son autorité pour lui faire rendre toute la soumission et tout le respect qui étaient dus au vicaire de J.-C.
M. le cardinal Mazarin lui donna toutes sortes d'assurances qu'il témoignerait dans cette affaire toute l'afTection qu'il avait pour le service du pape, et qu'il ferait ensuite par son crédit que la bulle fût reçue sans opposition.
M. le nonce s'était d'autant plus pressé dans la poursuite de cette audience qu'il savait que le pape, dans l'inquiétude où il était, ne recevrait point de lui de nouvelle plus agréable que celle qui lui apprendrait la diligence qu'il y avait apportée afin d'en avancer plus promptement l'exécution. Il considérait aussi que Técrit de la distinction des sens et quelques remarques qu'un homme très savant avait faites sur la constitution, et qui couraient dans les mains de ceux qui étaient désintéressés, faisaient de grandes impressions sur leurs esprits. Mais outre cela, il faisait réflexion sur ce que le procédé qu'on avait tenu dans cette affaire, qui faisait murmurer toutes les personnes raisonnables, commençait à s'éventer par des lettres que quelques particuliers avaient écrites à Rome en forme de nouvelles pour donner avis à leurs amis de Paris de tout ce qui se passait dans la cour du pape, ce qui lui faisait appréhender qu'il ne survint quelque chose de fâcheux qui empêchât l'exécution de la bulle.
Il y avait encore d'autres raisons secrètes fondées sur d'autres affaires politiques de la cour et qui éclatèrent dans ce même temps, qui le portaient à user de cette diligence, et à prendre la conjoncture présente où il était pour ne pas perdre l'occasion de procurer à l'affaire de la bulle toute l'impression la plus favorable qu'il lui serait possible, et lui donner tout le tour qui lui était nécessaire dans l'esprit du ministre pour la lui faire entreprendre avec chaleur afin de la faire réussir. Il laissa cet écrit de la distinction des sens et ces remarques sur la constitution sans en parler, se per-
suadani qu'il aurait tout fait pour le pape si sa bulle était reçue sans difficulté, et que ces choses ne faisant impression que sur quelques esprits dont il ne fallait nullement se mettre en peine, se détruiraient assez d'elles-mêmes par la déférence et le respect que l'on rendrait à la constitution, si une fois le roi en faisait son affaire, parce qu'il serait aisé dans la suite du temps de les flétrir en les mettant in in^ dice expurgatorio au rang des livres censurés.
Aussitôt après l'audience de M. le nonce, les Jésuites et leurs partisans commencèrent à renouveler leurs calomnies contre les disciples de saint Augustin. Ils ne les menacèrent de rien moins que d'être poussés à bout par cette bulle, d'être privés de toutes les grâces royales, d'offices, charges, bénéfices, d'être chassés des églises où ils se trouveraient établis, et enfin d'être condamnés à vider incessamment du royaume, comme étant les ennemis de la religion et de l'État. Tous les billets de la cour n'étaient remplis que de ces sortes de menaces, que des personnes très justes et tout à fait raisonnables qualifiaient d'acharnement sur des personnes entièrement innocentes des choses dont on les chargeait, leur procédé depuis le temps qu'on les accusait d'hérétiques étant une suffisante justification de la pureté de leur foi.
Le jour même que M. le nonce eut son audience, M. Taignier s'étant rencontré chez M. Conrart \ qu'il connaissait depuis longtemps, où étaient aussi deux ministres, l'un deCharenton et l'autre d'une ville dont le nom lui était inconnu ; cet huguenot le mit d'abord sur la bulle, et en lui demandant en riant ce qu'en pensaient ses amis et s'ils en étaient contents. Et sur ce que ce disciple de saint Augustin lui dit qu'ils l'étaient et qu'ils auraient seulement souhaité que la chose eût été traitée d'une autre manière, et qu'on y eût condamné les propositions en expliquant la doctrine de saint Augustin et la mettant à couvert de l'explication que les Jésuites en feraient sans doute des qualifications de leurs censures, ce ministre* ajouta qu'il voulait bieti croire qu'ils étaient dans cette disposition parce qu'il
1. Valeutiû Conrart (1603-1675), conseiller secrétaire du roi, était calviniste. 11 fut secrétaire perpétuel de l'Académie française, qui se forma chez lui dès 1629.