‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 3)Chapitre 8 sur 510 · LIVRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE VIII

M. lé président de Couronne commença par se plaindre de son procédé, supposant qu'il avait contrevenu à un arrêt du Parlement; mais ces plaintes n'étant fondées que sur des faussetés visibles dont ce président avait été prévenu, M. Manessier y satisfit si pleinement par le simple récit des choses qui s'étaient passées à son sujet, dont il prit ces messieurs à témoin, que M. de Couronne fut obligé de s'en contenter. Mais ce président, voulant faire plaisir aux Jésuites ses bons amis à quelque prix que ce fût, prit ce professeur par la main, et le tirant un peu à l'écart, le supplia très instamment de remettre l'exécution de son entreprise à un autre temps plus favorable; qu'il lui en parlait comme ami ; que s'il ne voulait différer ses leçons pour un temps, on les empêcherait absolument par une lettre de cachet, et qu'il tînt pour assuré que bientôt il en viendrait une. Pour réponse, M. Manessier le pria déconsidérer que la chose qu'il désirait de lui n'était point en sa disposition, que ce n'était pas son affaire particulière, mais celle de toute l'Université de Caen ; qu'il ne pouvait ni abandonner les intérêts publics, ni ne suivre pas les ordres d'un corps dont il était membre; enfin, si on surprenait la religion de Sa Majesté et qu'on employât contre ses justes intentions l'autorité royale pour opprimer la justice d'une si bonne cause, il aurait du moins la satisfaction d'avoir satisfait à son devoir.

Le président, voyant la fermeté de ce professeur qui n'était pas homme à s'alarmer pour des menaces, ni à abandonner son entreprise pour des considérations humaines, lui dit : « Si vous êtes résolu d'enseigner cette année dans les écoles de théologie, pour le moins enseignez-y l'ancienne doctrine de la Sorbonne, comme l'enseignaient il y a trente ans MM. de Gamaches et Duval. » M. Manessier lui répondit qu'il ne devait pas douter qu'il n'eût dessein d'observer à Caen dans les écoles de théologie ce qu'il avait appris dans les écoles de Paris, savoir : que la doctrine de l'Église n'étant pas nouvelle, mais plus ancienne que toutes les opinions humaines, un théologien la doit puiser dans les livres divins des prophètes et des apôtres et dans les écrits des anciens Pères qui ont été leurs fidèles disciples; qu'il savait que le maître de l'école, Pierre Lombard*, savant évêque de Paris,

1. Pierre Lombard, dit le « Maître des Sentences », fut évêque de Paris de 1159 à 1164, date de sa mort.

et saint Thomas, le plus savant de ses interprètes, avaient tiré leurs ruisseaux de ces pures sources, et que leur théologie n'est qu'un recueil et un abrégé de celle des Pères; que c'était ce qui Tavait porté à déclarer par une affiche qu'il expliquerait à ses auditeurs la théologie de saint Thomas, et qu'il se persuadait facilement que si MM. de Gamaches et Duval étaient encore au monde ils ne voudraient pas lui donner un autre conseil.

M. de Couronne n'étant pas satisfait de cette déclaration, quoiqu'il n'osât Timprouver ouvertement, dit pour conclusion à ce professeur qu'il le priait de ne nommer personne et de ne point mêler d'invectives dans la harangue qu'il devait faire à l'ouverture de ses leçons. M. Manessier, à qui cette ouverture convenable aux Jésuites ouvrait un beau champ pour se phùndre justement de tant d'outrages dont ils avaient chargé son innocence, et par eux-mêmes et par leurs émissaires, dans les maisons particulières et dans les assemblées publiques, niême en ouvrant leurs écoles, se contenta néanmoins de répondre : qu'il aurait mal entendu la divine science qu'il professait s'il n'y avait appris à pardonner les injures qu'il avait reçues à Caen depuis un mois de ses adversaires sans y avoir opposé que sa seule patience ; qu'il y était venu, non pour déclamer contre ceux qui s'opposeraient à ses desseins et à ses sentiments ou qui l'offenseraient par leurs médisances, mais pour y enseigner sans invectives les mystères de Dieu et les maximes de l'Évangile qu'il tâcherait de ne pas détruire par ses actions.

Cependant l'Université de Caen se mit en état d'exécuter la députation qu'elle avait conclue. L'un des deux suppôts qu'elle avait choisis pour donner sa lettre et déduire ses raisons à M. le duc de Longueville touchant l'affaire qu'elle avait en la personne de M. Manessier ne put se rendre à Rouen plus tôt que le 19 d'octobre, où il trouva M. Le Petit, procureur de la nation de Normandie dans l'Université de Paris, lequel s'y était rendu à la pi-ière de ces messieurs pour les assister dans une cause où toute l'Université de Paris était visiblement intéressée, puisqu'il s'y agissait d*un de ses docteurs.

Le même jour, ils allèrent tous ensemble trouver Son Altesse au Pont de l'Arche, où l'ayant informée de la vérité des choses, et lui ayant fait voir que ce qu'on lui avait rap-

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