LIVRE IX
saint Augustin étaient incapables de faire aucune intrigue, parce que c'étaient tous gens détachés qui n'avaient point d'autre union les uns avec les autres que celle que la charité forme entre des personnes qui demeurent unies en J.-G. ; que Port-Royal était un monastère où Ton ne songeait qu'à prier Dieu et à faire pénitence, et que ceux qui s'y étaient retirés auraient estimé commettre une grande offense contre lui et troubler leur propre repos que d'en sortir et d'y attirer d'autres personnes pour y traiter d'affaires politiques; enfin que ce petit nombre de gens qui étaient au dehors de la maison des religieuses, et dont Ton prenait occasion de former cette idée de Port-Royal, était réduit à quatre ou cinq personnes seulement, qui avaient plus de zèle pour le service du roi et pour le repos de son État que tous ceux qui les calomniaient. Mais c'est un malheur commun presque à tous les grands de croire les calomnies parce qu'ils sont trop sensibles à leurs intérêts. Les moindres rapports les irritent; ils ne prennent pas beaucoup de peine de s'informer si les choses qu'on leur dit sont vraies ou fausses ; ils mettent leur prudence à se venger de ceux dont ils ont les moindres soupçons; ils ne font pas de scrupule de perdre plusieurs personnes innocentes de peur de manquer un ennemi; ils persécutent souvent ceux dont ils reconnaissent ensuite la vertu; ils croient même qu'il est de leur grandeur de continuer plutôt leur injustice que de reconnaître qu'ils ontété coupables* d'en commettre quelqu'une; et ils tâchent de couvrir les violences qu'ils ont faites par d'autres encore plus grandes. Les calomniateurs savent qu'il est sûr de les tromper, parce que quand ils le sont une fois ils ne réparent cette faute qu'en se faisant un honneur de ne se tromper jamais.
L'autre calomnie que les Jésuites publièrent encore ne se détruisait pas moins que celle-ci. Ils supposèrent que ces théologiens qu'ils voulaient perdre étaient du parti de Monsieur le Prince, et qu'ils avaient commerce avec lui par des lettres qu'ils forgèrent, dans lesquelles ils leur faisaient dire à Son Altesse qu'ils fourniraient une partie de la dépense de son armée s'il les voulait venir secourir. Ils publièrent par-
1. Oq lit bien coupables au ms. et à la copie; peut-être faut-il corriger et lire capables.
tout dans les provinces que ces lettres avaient été interceptées, que la reine les avait eues entre les mains, et qu'il y avait déjà quelque temps qu'elle les avait envoyées au pape., Et ils confirmaient cette nouvelle par tous ces faux avis que M. Tabbé Fouquet recevait de toutes parts.
Cette accusation n'était pas difficile à ruiner, car il n'y avait pour cela qu'à se remettre devant les yeux la conduite que M. Singlin, directeur du monastère de Port-Royal, avait tenue à l'égard de ceux qui s'étaient engagés dans le parti de Monsieur le Prince, qu'il avait refusé d'entendre en confession par la seule considération de cet engagement qui les mettait hors d'état de pouvoir faire une action si sainte selon l'ordre des canons. Quelques autres disciples de saint Augustin avaient fait la même chose dans les paroisses où ils exerçaient le ministère de prêtres. Ce refus avait trop éclaté pour ne le pas découvrir si on eût voulu connaître la vérité, parce que ceux qu'on avait traités de la sorte en avaient beaucoup murmuré et s'en étaient plaints publiquement, accusant ces prêtres d'être des ennemis de Monsieur le Prince.
D'un autre côté, il n'y avait qu'à jeter les yeux sur Ja conduite que les Jésuites avaient tenue envers ceux du parti de Monsieur le Prince lorsqu'ils s'adressaient à eux, ne leur ayant jamais refusé l'absolution, ni dans Paris, ni dans Bordeaux, ni dans aucune des villes qui [sj'étaient déclarées pour lui. Cependant comme l'injustice règne dans tous ceux qui ne veulent croire que ce qui leur plaît, au lieu de rentrer en soi-même pour se faire raison, on ne consulte que la passion des autres pour la suivre aveuglément, et on prend plaisir à se fermer les yeux pour ne pas voir ce qui les frappe.
On a su aussi qu'un des conseillers du Parlement de Paris, des plus contraires aux intérêts de M. le cardinal Mazarin et des plus engagés dans le parti de Monsieur le Prince, étant venu de son chef à Port-Royal dans la pensée d'y trouver des gens susceptibles de ses mauvaises impressions, fut surpris de n'y trouver que des gens qui n'entendaient pas d'autre langage que celui des saints Pères des déserts, et qui étaient en très petit nombre. Ce qui l'obligea de se retirer sur le champ, assez confus d'avoir ainsi perdu sa peine et d'avoir rencontré en eux des personnes si éloignées de