LIVRE IX
l'exprimait par un galimatias qui ne signifiait rien, il gagnerait tout parce qu'il se serait rendu conforme à la manière de parler de Rome, oii Ton affecte les obscurités et les équivoques dans les rencontres difficiles, lorsque l'on craint d'être pris par ses propres paroles, afin de se servir de l'ambiguité des termes et de la diversité des sens pour se mettre à couvert des maux que l'on appréhende. Et qu'ainsi il soutint sa parenthèse avec un emportement étrange, sans vouloir jamais entendre ni M. Tévéque de Valence ni M. l'évêque de Grasse, qui poussèrent cette période jusqu'à la rendre ridicule, comme n'étant ni conforme à l'intention de l'assemblée, ni digne de la grandeur et de la majesté du clergé de France. Mais comme son intérêt le pressait plus que toute autre considération, il ne se mettait point en peine de sacrifier la gloire de ce corps célèbre à son ambition et à l'avancement de ses propres affaires en se rendant considérable à ceux de delà les monts.
V. — Que les autres commissaires n'avaient été du sentiment de M. de Toulouse pour sa parenthèse que parce que M. le cardinal Mazarin l'approuvait. Car autrement ils auraient appuyé M. l'évêque de Grasse et se seraient rendus à ses raisons auxquelles M. de Marca ne put répartir un seul mot. Et comme ils étaient les mêmes qui avaient porté l'assemblée à ordonner que cette expression : « que l'autorité des évêques... » se ferait adroitement en quelque endroit de la lettre au pape, mais d'une manière claire et intelligible, et non pas sous des termes obscurs qui pouvaient signifier tout autre chose en les prenant en un autre sens que les évêques de l'assemblée ne l'auraient pris, ils n'auraient eu garde de s'en départir sans la considération du premier ministre, principalement M. l'archevêque de Rouen, dont l'avis du vendredi avait été entièrement contraire à cette parenthèse et à l'esprit même qui régnait dans toute cette lettre.
VI. — Que M. le cardinal Mazarin s'étant entièrement déclaré pour tout ce qui pourrait plaire au pape et serait capable de lui acquérir du mérite auprès de lui, c'était pour cette seule raison qu'il était entré d'abord dans le sentiment de M. de Grasse afin de se rendre plus fort pour soutenir les endroits qui étaient plus faibles et qui ne pouvaient passer sans son appui, sachant d'ailleurs qu'après s'être
rendu comme neutre il demeurerait le maître du reste de cette lettre, ainsi qu'il l'était demeuré effectivement.
VU. — Que ce fut là où Son Éminence fit paraître le dessein qu'il avait de faire connaître à tout le monde qu'il y avait une secte et un parti d'hérétiques dans la France, sur qui cette censure était tombée. Et quoique le pape eût ruiné toute cette imagination par les paroles qu'il avait dites aux députés pour saint Augustin, n'y ayant nulle apparence que Sa Sainteté voulût traiter avec tant de douceur et d'une manière si obligeante les seules personnes qu'il pouvait prendre pour les chefs de ce parti imaginaire, néanmoins, comme il s'assurait qu'il ne serait que ce qu'il lui plairait de la créance et de l'opinion de cette secte prétendue, il ne manqua pas d'en jeter les fondements dans cette assemblée, en voulant qu'il y eût de véritables sectateurs d'un parti dont ces propositions auraient été comme la matière. Et sur ce que M. l'évéque de Grasse lui avait parlé de la lettre de M. l'ambassadeur à, M. le comte de Brienne, M. de Marca s'en servit comme d'une chose avantageuse à ses desseins, et prétendit que le pape s'étant expliqué touchant la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas comme étant exempte de toute censure, il fallait reconnaître que Sa Sainteté aurait condamné une autre doctrine, et par conséquent d'autres auteurs et d'autres sectateurs que les disciples de saint Augustin et de saint Thomas, ce qui ne pouvant tomber, disait-il que sur ceux que les Jésuites appellent du nom de jansénistes,, ce n'était aussi que ceux-là qu'il entendait par le mot de parti. Mais cet archevêque n'en voulut pas encore faire la désignation, et la laissa faire aux Jésuites, comme nous verrons dans la suite de cette histoire.
Voilà le moyen dont on se servit dans cette assemblée pour donner de la réalité à une chimère, et faire naître une secte qui n'était pas, au lieu de se servir de la bulle pour réunir les esprits si elle eût subsisté véritablement dans la nature des choses. M. de Marca fit beaucoup plus par sa lettre que le pape n'avait fait par sa constitution, et la cour de Rome, qui tremblait de peur qu'elle ne fût pas reçue à cause de la délicatesse qu'ont les Français pour la conservation de leurs libertés, apprit avec joie que l'on avait même porté la chose au delà de ses prétentions.