LIVRE IX
seul qui fût capable de recevoir un semblable vœu et se tenir honoré de cette charité infernale si contraire à celle de la Sainte Vierge, notre puissante médiatrice auprès de son divin Fils qui veut sauver tous les hommes.
Mais les Jésuites, qui depuis longtemps avaient conjuré la ruine de la doctrine de saint Augustin, crurent qu'il était temps de lever le masque, et que cette conjoncture leur était trop favorable pour ne s'en pas prévaloir contre l'autorité que s'est acquise dans l'Église ce saint docteur de la grâce de J.-C. Ils choisirent pour cet effet la célébrité d'un acte de philosophie qui devait se soutenir chez eux par l'un des fils de M. d'Irnal, et pour lequel ils avaient fait inviter la plupart des évêques qui étaient alors à la suite de la cour. Lorsque ces prélats eurent pris leurs places, l'un des premiers de la compagnie de ces Pères prit la parole, et s'adressant à eux, les loua du zèle qu'ils avaient fait paraître en recevant avec tant de respect et de soumission la décision du ciel que le Saint-Esprit avait prononcée par la bouche du Saint- Père. Il leur fit ce compliment au nom de toute leur société qui avait toujours combattu pour la foi de l'Église sainte, et qui par cette considération était intéressée dans cette censure des dogmes pernicieux de la nouvelle hérésie. Il leur donna de la part de tous les siens cette marque d'une parfaite reconnaissance, et pria Dieu de les conserver tous pour le bien de son Église. Ayant choisi pour sujet de sa dispute: la liberté de la volonté humaine, il proposa d'abord l'autorité du grand saint Augustin avec préface en le citant comme le Père sans pair, le premier des docteurs, la lumière et le flambeau de tous les théologiens, celui qui devait être la règle des évêques, des papes et des conciles, et que le Saint- Siège regardait comme le plus ferme et le plus solide appui de sa doctrine. Tout le monde s'attendait que le répondant parlerait comme MM. Cornet, Le Moine, Grandin et les autres avaient parlé jusqu'alors de la doctrine de saint Augustin, et que son autorité devait être expliquée selon l'opinion commune des théologiens scholastiques, qu'ils prétendent avoir été confirmée par le concile de Trente. Mais on fut tout
Iarpris que le soutenant prononça un : transeat Augustinus* :
1. Transeat AugusLinus peat se traduire par ces mots : Fi de saint uguslin !
d'un ton fier et plein de confiance en lui-même. Sur quoi le Père qui disputait ayant repris que l'autorité de saint Augustin était d'un grand poids dans l'Église, particulièrement en ce qui concernait la grâce de J.-C. et le librearbitre, l'écolier continua dans la même réponse du transeat AugustinuSf ajoutant que puisque le pape avait décidé pour toute l'Église sur les questions de la grâce et du libre-arbitre par sa constitution, il n'y avait plus d'autorité qui pût lui être préférée.
Cette répartie étonna les prélats les plus attachés à ces Pères, et leur parut tellement audacieuse qu'ils la condamnèrent en présence de tous les assistants par des paroles de mépris qui témoignaient leur indignation. Ceux qui parurent les plus touchés d'une liberté si surprenante furent M. de Béthune*, archevêque de Bordeaux, et M. du Tour de Maupas*, alors évêque du Puy-en-Velay et puis d'Évreux; et quoiqu'ils fussent très zélés pour l'honneur et la gloire des Jésuites, ils ne laissèrent pas d'en faire des plaintes aux plus sages de leurs Pères et à d'autres évêques qui blâmèrent cet emportement. Il est vrai que quelques-uns d'entre eux rejetèrent cette faute sur l'indiscrétion de l'écolier; mais les autres qui pénétraient plus avant l'attribuaient à l'impudence et à la passion des Pères. Et cet emportement déplut si fort à M. Cornet qu'il dit en cette occasion, comme il l'a répété en plusieurs autres rencontres, « qu'ils gâteraient plus d'affaires en un jour que les autres n'en établiraient en des années tout entières. »
L'insolence de cette réponse était principalement fondée sur ce que les Jésuites prétendaient que la doctrine de saint Augustin était condamnée par la constitution, et que cette condamnation autorisait les sentiments de leur Molina, ce qu'ils ne feignirent point de déclarer dans le même temps en présence de M. le nonce, dans une rencontre où se trouvant pressés sur ce point de la grâce efficace par elle-même nécessaire à toute bonne œuvre, qu'on soutenait être le sentiment de saint Augustin, que le pape avait déclaré être
1. Henri de Béthune (1604-1680), évêque de Rayonne, puis de Maillezais, et enfin archevêque de Bordeaux, en 1646.
2. Henri Cauchon de Maupas du Tour (î 606-1680), filleul d'Henri IV, grand aumônier d'Anne d'Autriche, évêque du Puy et ensuite d'Évreux.