LIVRE XXV
plaindre à lui du traitement injuste que M. le curé de Saint-Sulpice faisait à M. Feydeau, leur hôte. Ce Père ayant eu communication de leurs actes et des déclarations du malade, promit de leur faire raison de tout, et demanda quelque temps pour assembler le conseil des religieux.
Sur les quatre heures du soir, ces deux messieurs étant retournés à l'abbaye, le Père prieur leur dit que M. le curé en demandait trop à M. Feydeau en le voulant obliger à déclarer qu'il était tenu en conscience et sous peine de péché mortel de croire que les cinq propositions étaient dans Jansénius, et qu'il suffisait qu'il témoignât qu'il était soumis aux constitutions, et pour cet effet il leur donna deux religieux de l'abbaye pour les accompagner chez M. le curé. Ces deux messieurs, accompagnés de ces deux religieux et d'un notaire, allèrent chez M. le curé, qui leur dit nettement qu'il ne se contenterait pas que M. Feydeau témoignât sa soumission aux deux constitutions, qu'il fallait de plus qu'il crût intérieurement le fait de Jansénius;^ que sans cela il le tenait en péché mortel et indigne des sacrements. MM. de la Planche et du Plessis prirent cette réponse de M. le curé pour un refus, et en demandèrent acte au notaire qui le leur donna; car ils savaient que M. Feydeau n'était pas en celte disposition. Et en effet, quoiqu'il eût témoigné de désirer Pextrême-onction, il ne voulait rien faire contre la vérité et contre la conscience. Et cette même après-dîner, avant que de tomber en faiblesse, il fit connaître à M. Ariste qui l'assistait, qu'il aurait désiré qu'on le transportât hors de la paroisse de Saint-Sulpice pour pouvoir recevoir l'extréme-onction sans être obligé de blesser sa conscience à la mort par un mensonge. M. le curé de Saint-Sulpice ajouta qu'il voulait savoir le sentiment de M. Feydeau de lui-même, et partit aussitôt pour le venir voir, étant accompagné des deuxreligieux de l'abbaye, de M. l'abbé Tronsou, de deux autres ecclésiastiques, et du sieur Beaumay', fameux controversiste, et il apporta les saintes huiles. Il y avait alors plusieurs personnes dans la chambre de M. Feydeau, entre autres son frère aîné, doyen
1. Dans la relation qu'il a faite de sa maladie, Feydeau nonaine cet homme Baumel, et dit que c'était un artisan qui se mêlait de controverse. On voit quelques lignes plus bas que c'était un mercier.
de Moulins, deux religieux de la Ckarité, et M. Bertrand, chirurgien'. Ces deux religieux et le chirurgien dirent d'abord à M. le curé que le malade avait perdu la parole et la connaissance, et en effet un moment auparavant il était tombé en faiblesse, et on avait dit pour lui les prières de l'agonie. Néanmoins un des Pères de l'abbaye s'approcha du lit, tenant quelque discours au malade sur la soumission qui est due aux constitutions, et dit à M. le curé que M. Feydeau paraissait avoir encore quelque jugement et être soumis aux conslilutions. Ensuite M. le curé, s'approchant du malade, lui demanda par deux fois s'il aimait Dieu, Sur quoi les assistants remarquèrent qu'il serra la main de M. le curé, qui lui demanda ensuite s'il ne croyait pas intérieurement le fait de Jansénius ? Mais au lieu de lui serrer la main, M. Feydeau branla la tête, ce qui donna occasion à ce pasteur de dire ces mots : « Il me serre la main quand je lui parle d'aimer Dieu, et il ne la serre point quand je lui parle du fait de Jansénius. Je ne lui donnerai pas l'extrême-onction. » M. le curé lui demanda encore une fois s'il ne croyait pas intérieurement le fait de Jansénius, et comme il tourna la tête, sa main suivit; sur quoi M. le curé dit : « Il consent au fait de Jansénius, il a approché ses doigts et m'a serré la main. Je veux en avoir acte. » Et aussitôt il lui administra le sacrement de rextréme-onction.
Après la cérémonie, M, le curé fit dresser cet acte, interpellant M. du Plessis et les Pères de la Charité d'attester que M. Feydeau avait témoigné par un signe qu'il consentait au fait de Jansénius et qu'il le croyait intérieurement. Mais ils répondirent qu'ils ne le pouvaient pas témoigner, n'ayant rien vu de ce signe, ou que ce qu'ils avaient vu ne leur paraissait qu'un mouvement naturel et fait sans dessein par le malade. Les notaires mandèrent aux trois ecclésiastiques de Saint Sulpice s'ils voulaient être témoins de ce signe ; ils dirent que non. Aucun des assistants ne voulut et ne put en rendre témoignage, sinon le nommé Beaumay, mercier, controversiste, que M. le curé avait amené, et auquel une personne de la compagnie dit que quand le malade aurait fait
1. On voit par la correspondance de Gui Patin que Bertrand était chirurgien de la reine-mère.
ce signe, il n'aurait pu le voir, étant trop éloigné du lit, et y ayant plusieurs personnes entre le malade et lui. Une [heure] après la parole revint à M. Feydeau. Mais comme il était dans un grand abattement, on ne lui parla de rien et on ne croyait pas même qu'il dût passer la nuit.
Le lendemain dimanche 24 juillet, il s'informa soigneusement si lorsqu'il avait été en défaillance il n'avait pas fait quelque chose qu'on pût interpréter au désavantage de la vérité. On lui ditque non, et qu'il ne se mît en peinede rien.
Le lundi 25, qu'on le vit un peu mieux, on lui dit qu'il avait reçu l'extréme-onction. 11 témoigna qu'il n'en avait aucune mémoire, ni de ce qui s'était passé en cette action, et persista à témoigner qu'il avait toujours eu intention de ne rien faire au préjudice de la vérité.
Le mardi 26, s'étant fait représenter l'acte que M. le curé de Saint-Sulpice s'était fait dresser touchant le prétendu mouvement de main qu'il lui attribuait, il déclara n'avoir aucune mémoire de tout ce qui s'était passé quand il avait reçu l'ex- . trême-onction, désavoua ce mouvement prétendu, etdéclara qu'il persistait dans ses protestations de ne pouvoir promettre autre chose sur le fait de Jansénius que le respect et le silence.
Voilà la fidèle relation de ce qui arriva à ce docteur pendant le cours d'une si grande maladie, dont Dieu le garantit alors parce qu'il le réservait encore à d'autres souffrances. On vit la violence d'un curé qui s'élevait par sa propre autorité au-dessus de son archevêque pour l'empêcher de demeurer dans l'ordre commun du diocèse en souscrivant le mandement des grands-vicaires de Paris, et qui se faisait un mérite de le rendre malgré lui ou lâche, ou inconstant, ou parjure. Quatre actes que les notaires en dressèrent rendent la foi de cette relation incontestable. M. de Poussé en publia une à sa mode; mais la mauvaise foi y parait de toutes parts, et quand même elle serait aussi sincère qu'elle le parut, elle ne servirait qu'à faire savoir à tout le monde ses emportements et sa tyrannie.