‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 122 sur 440 · LIVRE XXVI · texte numérisé non relu

LIVRE XXVI

porter aucun remède, les médecins n'ont plus que des larmes à répandre auprès d'elle aussi bien que nous, de la voir en cet état de soufFrance sans lui pouvoir donner aucun soulagement. Et ce qui est plus fâcheux, c'est que dans tout le cours de sa maladie elle a toujours eu un si extrême dégoût que, quelque effort qu'elle tâche de faire, elle ne peut prendre la nourriture dont elle a besoin; c'est ce qui augmente son extrême faiblesse.

« Au moindre mouvement qu'elle fait le pouls lui manque, de sorte qu'il semble qu'elle aille passer. Enfin elle est dans un état qu'il n'y a plus d'espérance qu'en Dieu seul qui la puisse conserver.

K La douleur de la voir tant souffrir, la crainte de sa mort, et l'appréhension que M. Singlin ne perde ce qui lui reste de liberté occupe si fort mon esprit que je ne sens presque plus le reste de mes souffrances.

« Pour M. de Rebours, il est beaucoup mieux, en sorte que les médecins espèrent qu'il pourra revenir de cette maladie s'il ne lui arrive pas d'accident. Je crois que vous avez su comme il a été à la dernière extrémité, qu'il a reçu tous ses derniers sacrements samedi dernier, et que.nous avons dit céans les prières de l'agonie pour lui.

« Du reste, tout le monde se porte assez bien, grâce à Dieu. La Mère Prieure de P. R. des Champs (de Sainte-Magdeleine du Fargis) a été fort mal; mais à présent, elle est hors de péril. Se vous conjure de bien prier Dieu pour nous, et particulièrement pour notre Mère et pour ma Sœur Angélique. Car dans l'affliction où elles sont, et l'accablement de tant de sortes d'affaires qu'elles ont à soutenir, elles ne peuvent y résister sans une grâce toute particulière. Si tous les piliers viennent à manquer tout à la fois, jugez que deviendra l'édifice en l'état où nous sommes. Cette pensée me fait trembler de frayeur. La visite avance fOrt. Le scrutin est fait céans, et la visite des lieux réguliers au dedans. Il ne reste plus que d'en faire autant à P. R. des Champs pour la conclure tout à fait. Mais M. le lieutenant civil et M. le procureur du roi ne s'en attendent pas à MM, les grands- vicaires ; car ils viennent souvent nous visiter. Ils vinrent encore lundi dernier. Ils ont fait murer toutes nos portes, jusqu'à celle de M"»*» de Sablé, et celle de la cour où on met le bois pour le chauffage. Si après cela le feu prend dans la maison

jugez de ce que nous deviendrons. Ils ont rompu une porte chez MniedeGuéméné pour n'avoir pas la patience d'envoyer quérir un serrurier, et pour ne vouloir pas croire qu'elle fût murée en dedans, comme effectivement ils l'ont trouvée. Vous savez que dans le temps de la guerre de Paris M'»* de Guéméné prêta son bâtiment pour loger toutes les religieuses de P. R. des Champs, après que l'on avait remuré la porte en dedans du monastère, quoique l'on ait laissé la porte de bois en dehors pour cacher la brèche que l'on avait faite à la muraille, et pour être un peu plus propre, parce que les personnes de qualité n'aiment pas ces sortes de difformités dans les chambres. Voilà où nous en sommes. Nous ne savons pas leur dessein. Nous tâchons de nous préparer à tout ce qu'il plaira à Dieu qu'il nous arrive. La conduite de notre Mère dans tout ce qui se passe est admirable et toute divine. Et je crois que l'union, la piété et la vertu dont toute notre communauté est animée édifie et réjouit les chœurs des Anges pendant que le monde nous persécute et nous maudit. Je sens bien par moi-même qu'il n'y a rien qui réveille plus la piété que les afflictions, et surtout quand elles sont sans secours de la part du monde.

« Il y a longtemps que je n'ai eu de vos nouvelles. Je souhaite que vous soyez plus heureux que nous. Je suis en peine de M^^ votre mère ; il y a longtemps que vous ne m'en avez rien mandé. J'aurais grande dévotion quelle fit une neuvaine pour la Mère Angélique pour demander à Dieu qu'il prolonge ses jours en bonne santé, et qu'il nous conserve toutes les personnes qu'il nous a données pour nous conduire à lui, et de bien user de notre état présent pour purifier nos âmes.

« Il faut que je vous fasse souvenir [de ce] que vous m'avez fait et traduit sur la virginité. Nous sommes à présent dans l'indigence. Vous savez que l'on dit qu'il est fâcheux d'avoir affaire à un homme de notre pays quand il est prévenu et préoccupé de quelque chose.

« Mandez-nous un peu des nouvelles de M. Tristan. »

La religieuse qui cacheta cette lettre y ajouta de sa main :

« M. de Rebours est extrêmement empiré. Il lui a pris une rétention d'urine ; et tous les remèdes qu'on lui fait ne la soulagent point du tout. »

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Il serait malaisé de croire que cette lettre fut écrite de la main d'une persécutrice de Port-Royal, si la suite ne l'avait fait voir. Mais les plus grandes infidélités des personnes qui apportent l'esprit du monde dans les monastères ne doivent jamais surprendre ceux qui sont sincères, et les actions sont les marques de la disposition du cœur, et non les seules paroles.

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