‹ Mémoires sur l'histoire ecclésiastique du XVIIe siècle (1630-1663) (volume 4)Chapitre 131 sur 440 · LIVRE JCXVI · texte numérisé non relu

LIVRE JCXVI

« Gloire à Jésus au Très Saint-Sacrement. De Port- Koyal, ce 20 août.

« Monsieur,

« Vous ne me pouviez donner une consolation plus solide que celle que j'ai reçue par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et que j'ai rendue commune à toutes nos sœurs, qui n'ont guère moins besoin que moi d'être fortifiées dans une perte aussi grande que celle que nous avons faite, qui se renouvelle dans toutes les occasions où nous manquerons d'une personne qui était si éclairée et si forte pour soutenir les autres qu'une de ses paroles était suffisante pour donner du courage aux plus faibles, en leur représentant les choses d'une manière si sainte qu'il fallait se rendre à ses sentiments sans écouter ceux de la nature qui répugnent à la persécution, au lieu qu'elle la regardait comme une faveur de Dieu, ce qui lui faisait dire : « La dignité de notre affliction est si grande qu'elle me fait trembler, de penser que Dieu nous ait choisies pour souff"rir pour sa vérité : il n'y a point de grâce pareille. » Vous savez que cette chère Mère a été entièrement privée de ceux en qui elle avait toute sa confiance, de quoi je pensais qu'elle avait beaucoup de peine, quoique je crusse bien qu'elle se soumettait pleinement. C'est ce qui me fit lui dire un jour : « Ma Mère, vous avez beaucoup à donner à Dieu de n'être point assistée de M. Singlin. » A quoi elle me répondit promptement : « Je n'en ai point du tout de peine, je sais qu'il prie Dieu pour moi, et cela me suffît. Je l'honore beaucoup et tous ceux qui ont tant de charité pour nous ; mais je ne mets point un homme à la place de Dieu. » Vous voyez, Monsieur, qu'elle ne pouvait pas dire de parole qui nous fût plus nécessaire en ce temps-ci, etque nous serons heureuses sinouspouvonscroire en notre cœur que Dieu peut tenir la place de tous ceux qu'il nous a ôtés avec autant d'avantage* que Dieu en a sur toutes les créatures. C'est ce qui nous oblige d'espérer plus que jamais en lui seul, ayant perdu un si grand appui; si ce n'est, comme vous nous renseignez, que nous

1. Ms. :... nous serons heureuses si nous pouvons ouvrir notre cœu^ à Dieu pour tenir la place de tous ceux qu'on nous a ôtés, avec tant d'avaniage..., ^

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ne l'avons pas perdue, puisqu'il n'y aura que notre peu de foi qui nous la fera croire absente de nous, et que nous la pourrons recouvrer en Dieu qui nous est plus intimement présent que nous ne le sommes à nous-mêmes. Je vous prie. Monsieur, de continuer votre extrême charité envers cette maison, qui est toujours visitée de grands-vicaires, de lieutenant civil et de procureur du roi. Ces derniers viennent faire des ordonnances qui nous sont encore plus pénibles que les autres, parce qu'ils ne nous regardent pas en ce qu'il y a si longtemps que l'on a commencé de nous entreprendre; mais c'est maintenant aux personnes qui ont de l'amitié pour la maison à qui on en veut, afin de les rebuter et de faire qu'elles se séparent de nous. Ces derniers ordres sont de faire murer les tribunes de M'^^ la princesse de Guéménée et M"'* la marquise de Sablé, d'où elle entendait la messe à cause de ses infirmités, ce qui afflige beaucoup de voir qu'on les traite de la sorte à notre considération. Je vous supplie très humblement, Monsieur, de nous donner une adresse pour faire tenir nos lettres sans crainte d'être surprises'. »

On avait appris par des lettres de Fontainebleau le mauvais succès d'un dernier effort que M'"* de Sablé avait fait auprès de la reine-mère pour détourner cette persécution. Comme elle avait eu l'honneur d'être aimée d'elle dans le temps qu elle était à la cour, elle lui en avait écrit d'une manière si respectueuse et si pressante tout ensemble que S. M. en étant fort attendrie avait demandé au roi son fils comme une grâce la révocation d'un ordre dont l'exécution était si pénible à cette dame. Mais le roi avait rebuté cette prière avec émotion et avec colère, reprochant à la reine sa mère qu'elle voulait devenir janséniste.

M. l'abbé de Rancé*, qui avait fait une retraite à Met depuis quelques mois, et qui en était revenu tout plein de ces grands sentiments de piété dont il a depuis donné de si grands exemples dans la réforme étonnante de son abbaye de la Trappe, écrivit aussi à M. d'Andilly sur la mort de la Mère Angélique, sa sœur; aussi bien que sur

i. Tout ce passage, depuis : qui est toujours visitée, a été barré an xas>- et ne figure pas aux copies. Il n'est pas dans l'édition des Lettres de la Mère Aguès.

2. Armand Jean-Baptiste Le Bouthilliur de Kaucc, abi)é et réformateur de la Trappe (1626-1700).

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la lellre de M. d'Angers au roi, et on a encore trouvé ce billet écrit de sa propre main.

« On ne peut rien ajouter au déplaisir que j'ai eu de la mort de la Mère Angélique; et je ne l'ai pas seulement ressenti par la raison de la perte que vous avez faite, et de la part que je suis obligé d'y prendre ; mais par celle que souffre toute lEglise dans la privation d'une personne d'une vertu et d'une sainteté aussi rares. Je m'imagine bien que vous avez regardé cet accident avec cette fermeté qui fait que vous êtes toujours préparé à toutes sortes d'événements. Et enfin il était temps, comme vous le savez mieux que moi, qu'elle allât recevoir de la main de Dieu cette couronne qui l'attendait, et qui n'est due qu'aux âmes fidèles et persévérantes. Je n'ai rien à vous dire sur cela, monsieur, sinon que personne n'aura jamais plus de sensibilité que moi pour toutes les choses qui vous peuvent arriver.

« J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer. Plus je l'ai lue, plus je l'ai trouvée belle, et digne de celui qui la écrite, et plût à Dieu qu'elle eût fait les mêmes impressions sur les personnes qui pourraient calmer les agitations présentes et mettre la paix et la tranquillité dans l'Eglise! C'est assurément le plus ardent de mes désirs, et vous croyez bien qu'étant à vous autant que j'y suis, il ne se peut que je ne sois sensiblement touché de la persécution de toutes les personnes qui vous sont chères, et que je ne souhaite leur repos plus que le mien propre. »

M. le premier président du Parlement de Paris, qui avait de grands sentiments. pour le mérite de M. d'Andilly, prit aussi une très grande part dans sa douleur, et lui en donna des marques par cette lettre :

« Je fais trop profession d'honorer votre vertu, et j'ai trop de prétention d'avoir quelque part en votre amitié pour ne vous pas témoigner combien je m'intéresse en la perte que vous avez faite. Je ne sais néanmoins si je dois appeler perte une séparation qui, étant bien douloureuse pour vous, est fort avantageuse pour la personne que vous regrettez. Car, en vérité, quand on regarde les choses dans

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la pureté de la vue que vous avez, et qu'on les considère en Dieu, qui est la vérité même, il semble qu'il y ait bien plus de sujet de se réjouir que de pleurer, lorsqu'une personne remplie de bons jours et de bonnes œuvres quitte une vie languissante pour posséder une gloire immortelle. Mais enfin je connais la tendresse de votre cœur. Je sais aussi quel était le mérite de celle qui vous était si proche, et je ne doute pas que vous n'ayez besoin de toute votre vertu pour souffrir la rupture de ces liens qui vous unissaient si parfaitement ensemble. Obligez-moi de croire, Monsieur, qu'en cette occasion-là, et dans toutes celles qui vous concerneront, j'aurai toujours les sentiments que doit avoir, Monsieur, votre très humble et 1res affectionné serviteur,

« De Lamoignon, « A Paris, le 12 août. »>

M. d'Andilly, prévenu par une lettre si obligeante, écrite par ce grand magistrat dans une conjoncture pareille à celle de la persécution de Port Royal, qui liait les mains et les langues de la plupart des amis, lui répondit en ces termes :

« Monsieur,

« Je vous étais déjà si redevable de la bonté que vous avez eue de me faire savoir par M. de la Chapelle la part que vous preniez en mon affliction, que voyant que vous avez bien voulu y ajouter une aussi grande preuve de l'amitié dont vous m'honorez, qu'est la lettre si obligeante qu'il vous a plu de m'écrire, j'avoue n'avoir point de paroles pour vous en témoigner ma reconnaissance. Maison vérité. Monsieur, j'ai un cœur capable de ressentir cette faveur d'une manière dont vous auriez sujet d'être satisfait si vous pouviez le voir comme Dieu le voit. Il sait combien mon estime pour votre vertu va au-delà de toutes ces autres considérations qui font estimer les personnes élevées comme vous dans les dignités éminentes. Et je serais fort indigne de la grâce qu'il me fait de venir finir mes jours dans cette sainte retraite, si après avoir tant connu le monde, je me laissais éblouir par ces félicités apparentes qui ne sont pour la plupart que des semences de véritables malheurs. La profession que vous faites. Monsieur, de ne

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