CHAPITRE IX
M de Rouen arrive en son diocèse, et y fait arrêter prisonniers le curé de la Mivoie et l'ancien confesseur des Ursulines de sa ville. Procédures irrégulières faites contre eux.
M. l'archevêque de Rouen, ne se souvenant plus qu'il avait défendu dans son diocèse de se servir des termes de molinistes et de jansénistes, il y avait déjà deux ou trois ans, y arriva le 10^ jour d'août tout rempli du zèle ardent qu'il avait apporté de Paris pour la totale destruction de la secte imaginaire du jansénisme. Après avoir fait brûler, par une sentence du lieutenant civil de Rouen, les commentaires très orthodoxes de Jansénius sur les Évangiles, sans qu'ils eussent jamais reçu d'atteinte par aucune censure canonique, et portant par ses intrigues ou par son exemple le lieutenant civil du Chàlelet de Paris à faire une exacte perquisition de tous les exemplaires de ce livre dans les boutiques des libraires, il voulut que son arrivée à Rouen fît un éclat extraordinaire dans tout le royaume, pour rendre célèbre la nouvelle espèce d'Inquisition qu'il y venait d'établir.
Dès le soir même qu'il fut arrivé à Rouen, sur les sept heures, il donna ordre d'enlever dans les prisons de son officialilé le curé de la Mivoie», et pour cet effet il mit en campagne deux sergents accompagnés d'un grand nombre de records avec plusieurs de ses domestiques armés de fusils, de pistolets et d'épées, qui entrèrent dans le presbytère de ce curé sur le minuit, avec des clameurs et des violences extraordinaires, rompirent et forcèrent les portes de la maison, comme s'il se fût agi de se saisir de criminels et de scélérats condamnés au dernier supplice
Il n'y avait que deux ou trois heures que M. Servonnel,
1. Tout ce passage, depuis : L'affaire de M. Feydeau, est barré au ms. et ne figure pas aux copies.
2. Paroisse du diocèse de Rouen, auj. dans le canton d'Amfreville, 900 bab.
ancien confesseur des Ursulines, contre lequel M. Mallet, son grand-vicaire et son principal inquisiteur avait fait des procédures irrégulières sur le sujet du jansénisme, était arrivé de Paris dans ce presbytère, le curé l'y ayant arrêté charitablement à son retour de Paris. Le procédé de cet ecclésiastique était si sincère qu'encore, qu'il eût ce différend avec M. l'archevêque de Rouen, il l'avait été saluer à Paris pour le supplier de terminer son affaire par un jugement précis, et il avait été reçu de lui avec des marques d'une douceur et d'une bonté apparentes. 11 est vrai que ce prélat lui dit d'abord qu'il était coupable d'avoir distribué quantité de pièces imprimées, quoiqu'il n'y en ait un seul mot dans le procès. Mais ce prêtre répondit qu'il était très coupable si on était criminel pour avoir distribué les factums des curés de Paris et de Rouen, mais que ses accusateurs mêmes ne lui reprochaient point cela. M, de Rouen lui dit qu'il se rendrait à Rouen dans peu de jours et le jugerait dès qu'il serait arrivé, de sorte qu'il n'y revint que par son ordre. Mais contre cette parole donnée en termes si exprès et si précis, on ne laissa point de [se] prévaloir de l'occasion et de l'entraîner avec le curé de la Mivoie, son hôte, quoique l'on n'eût donné aucun décret de prise de corps contre lui.
Les deux prêtres furent enlevés avec insulte dans le faubourg de Marlinville, et enfermés dans un cabaret, où ils passèrent la nuit en attendant l'ouverture des portes de la ville, priant et récitant leurs offices dans un coin, pendant que la cohorte qui les avait arrêtés buvait, riait, chantait et disait mille mots de gueule qui faisaient plus de peine à ces prisonniers que tout le reste. Dès que les portes de la ville furent ouvertes, ils furent jetés dans les prisons de l'officialité avec une rigueur et une dureté étranges. Mais on fit un crime au sieur Servonnet d'avoir jeté quelques papiers dans un vivier qui est à l'entrée de la porte, sans autre mystère qu'à cause qu'il les croyait inutiles, la plupart n'étant que des lettres sur des matières indifférentes, qui lui étaient écrites par ses amis; cependant on en fit un mystère horrible, qui entra même dans les informations contre lui'.
1. 11 y a au ma. uue demi-page sur le procès de ce prêtre. Le passage a été barré par Hermant lui-même.