LIVRE XXVI
Comme l'histoire de ce bon prêtre est assez extraordinaire, et que la violence dont on se servit pour le chasser de Rouen avec infamie est capable de faire croire que c'était un homme ou impie ou scandaleux, il est important de faire ici une exacte relation de ses emplois, de sa conduite et de ses mœurs, et de reprendre la chose un peu plus haut pour apprendre ce qui l'engagea à la conduite des Ursulines, ce qu'il y a souffert, et ce qui l'en a fait sortir.
Ce monastère était alors composé de quatre vingts religieuses qui avaient eu longtemps pour supérieure la Mère de Saint Dominique, l'une des plus anciennes Ursulines de France, ayant été fille spirituelle de M. Gallemant*, docteur de Sorbonne, que l'on peut considérer, avec M. André Duval, pour l'un des fondateurs de cette congrégation. Dès que ce couvent fut établi dans Rouen, les Jésuites contractèrent avec lui une si étroite alliance, qu'il semblait que les deux maisons de ces bons Pères et de ces filles n'en fissent qu'une seule, avec cette différence néanmoins que les biens temporels de ces religieuses passaient chez eux, sans qu'ils leur fissent de leur côté aucune part de ceux qu'ils possédaient.
Ces Pères ayant commencé à leur faire quelques conférences et à [leur] vouloir rendre quelques services spirituels, ils pensèrent tout d'un coup à s'en faire récompenser. Ils les chargèrent de blanchir et de refaire tout le linge de l'église de leur grand collège, de leur noviciat, de leur séminaire, les engagèrent à travailler à leurs ornements, quelquefois même à l'insu des supérieures, et les obligèrent même à contribuer à l'établissement des Ursulines du Canada, parce qu'elles devaient avoir rapport à elles.
Lorsque les écoliers jouaient des comédies dans leur collège, les Pères, qui avaient contracté une habitude particulière avec toutes ces religieuses, les accablaient de messages pour les obliger à faire prêter par leurs parents des perles, joyaux, plumes, panaches, épées, rondaches, robes, bonnets, et tout ce qui pouvait contribuer à la pompe et à la magnificence de leur théâtre. Us surprirent aussi l'inno-
1. Jacques Gallemant, docteur de Sorboaue et curé d'Aubervillers (1558-1630) fut avec Audré Duval le premier supérieur des Carmélites de France.
cence de ces filles pour les amuser, et leur suggérèrent de représenter elles-mêmes des comédies, dont ils s'offrirent de composer les vers, quoique le sujet n'en fût pas toujours ni le martyre de sainte Catherine, ni la retraite de Saint Alexis, car on y voyait quelquefois la femme de Putiphar dans un lit, d'où elle sollicitait la chasteté de Joseph, ce qui était un spectacle peu digne des yeux de religieuses. Ils joignirent la musique à la comédie, et firent venir avec eux leurs écoliers pour chanter aussi bien qu'eux des airs profanes et des chansons à boire, au scandale du prochain. Mais le respect qu'on avait pour leur révérence fermait la bouche à ceux mêmes qui en étaient mal édifiés.
Ils prirent après cela la liberté de se faire préparer des remèdes par ces bonnes filles, qu'ils avaient mises dans leur entière dépendance. En quoi ils se virent plus heureux que leurs confrères de Lyon, à qui les apothicaires firent défendre de ne plus vendre de drogues.
Le collège ayant besoin d'argent, ils en cherchèrent dans la bourse des religieuses*, ou plutôt dans leur crédit, parce que leurs fonds étaient épuisés. Comme elles ne pouvaient pas leur rien refuser, elles en empruntèrent en leur nom au denier quatorze et le prêtè[re]nt aussitôt au denier vingts, par une générosité qui était capable de ruiner promptement leur monastère, si elles eussent continué ce petit commerce. Ils furent véritablement assez équitables pour le leur rendre à la fin, mais leur sage économie affecta pour cet effet un décri de monnaie, et [ils] firent perdre quatre-vingts livres à ces filles pour deux mille livres qu'elles leur avaient prêtées, trop heureuses de leur rendre cette petite marque de reconnaissance pour tant de services importants qu'elles avaient reçus d'eux*.
Après que cet argent fut rendu par le collège, on propose à la supérieure de le prêter au noviciat qui en a besoin et elle le promet par. un excès de facilité. Mais la dépositaire,
i. Cette rédaction est celle de la M. Le Féron. On lisait au ms. : Le collège ayant be<ioin d'argent, les Pères crurent que la voie serait bop longue d'en emprunter des laïques, et que la chose leur serait beaucoup plus facile d'en chercher dans la bourse des religieuses. Toute la phrase a été barrée.